A l'insu des parents, des sites de rencontres pour adolescents prolifèrent sur le Net Pascale Krémer Le Monde 31/10
31 octobre 2013
A l'insu des parents, des sites de rencontres pour adolescents prolifèrent sur le Net
Calqués sur les sites pour adultes, ils mettent en contact mineurs et majeurs de 11 à 25 ans
Les parents n'ont
pas la moindre idée que ces sites Internet existent. Ni que leurs
enfants mineurs les fréquentent. Ni surtout qu'ils sont censés avoir
donné leur accord. Rencontre-ados.net, Sortirensemble.com, Nodaron.com,
Kiss-ados.com, Fun-ados.com, Teexto.com, Gossy.fr, 4ados.com... Les
sites de rencontres gratuits destinés aux adolescents prolifèrent sur le
Net, depuis un an ou deux, se prévalant, pour certains, de réunir 100
000 ou 200 000 membres.
Conçus pour " faciliter les rencontres " entre internautes
de 11 ans (ou 13 ans) à 25 ans, leur fonctionnement est le plus souvent
calqué sur celui des sites pour adultes tels que Meetic. Sauf que ce
sont des " homme de 15 ans " et " femme de 13 ans " qui se créent un
profil, avec photo et description d'eux-mêmes, qui lancent la recherche
de l'âme soeur selon tels critères, reçoivent des messages privés,
participent à des chats incluant parfois l'usage de la vidéo...
Les pseudonymes, qui ne se contentent pas de flirter avec le
mauvais goût (Sodogirl, adopteungrosporc), le niveau des messages
échangés, comme de leur orthographe, témoignent de la jeunesse du public
cible. " Au faite, j'aime beaucoup t'est yeux ", " tes grave belle ", " T mignione ", " tu est belle, et je te dis pas ça pour tirer un coup "
(envoyé à Maëllie, 14 ans). Les gars se photographient au smartphone,
torse nu et glabre, devant le miroir de la salle de bains, les filles,
allongées dans les fleurs ou décolleté en avant, quoique le texte joint
les décrive souvent comme déjà en couple.
Peu importe. Ils se saisissent d'une offre qui existe,
quelques jeunes créateurs de sites ayant identifié ces ados connectés
comme l'une des dernières " niches " du marché de la rencontre.
Valentin, 16 ans, prépare un CAP de signalétique et fréquente Teexto.com
: " On est moins timide derrière son écran que dans la cour du
bahut. J'ai fait de super belles rencontres avec des gens qui partagent
ma passion de la moto. On papote, sans le blocage des jugements
physiques. " Côté amours, c'est moins probant. Pas grand monde d'inscrit dans son coin de Vendée. "
Je ne supporte pas trop les relations à distance. Mais je connais
quelqu'un qui a trouvé sa copine comme ça. Ils sont à 900 bornes
d'écart, ils se voient cinq fois par an depuis deux ans, ça marche. "
Sur le même site, Gabrielle, en terminale, voulait " juste varier ", élargir son cercle amical, et " éventuellement " trouver un copain. Ici, contrairement à Facebook, les rencontres vont au-delà des amis d'amis. " On peut lire la présentation, savoir vers qui on se dirige. Bloquer ceux qui nous embêtent, avec leurs idées sexuelles. " A lire certaines présentations, les " idées " ne manquent pas. "
Tout d'abord, les mecs en manque ou les vieux pervers, je vous arrête
tout de suite allez voir ailleurs et vos plans cam arrêter sérieux ", écrit Missmaureen, " femme de 16 ans ", sur Gossy.fr.
Justine Atlan, la directrice de l'association de prévention
E-enfance, n'a encore jamais été alertée par les parents sur ces sites (" Ils sont à mille lieues de penser que leurs enfants puissent être dessus ! "), mais elle les juge " hallucinants ".
Ils poussent des très jeunes à se présenter comme le plus attirant
possible sexuellement. Leurs publicités (souvent gérées par Google, muet
sur le sujet) conduisent les ados vers des sites pornographiques qui
leur sont interdits. Plus inquiétant encore : ils assument pleinement de
faciliter la rencontre entre majeurs et mineurs. " Avant la majorité
sexuelle, à 15 ans, cela relève de la corruption de mineurs ! Et, comme
tout est purement déclaratif, c'est un endroit rêvé pour les
pédophiles. "
Ce que ne dément pas Thomas Mester, 23 ans, créateur belge de Rencontre-ados.net. " Les types plus vieux ne vont pas se priver d'une telle communauté, ils vont essayer ! " Mais, assure-t-il, les ados se sont pris au jeu de la chasse au " fake ", au faux profil. "
C'est devenu un réflexe, quand ils visitent un profil, de cliquer sur
le petit bouton sous la photo qui permet de voir combien de fois elle
figure sur Google images. Si c'est 1 500 fois, ils peuvent se douter que
c'est une photo volée. Ils signalent, je supprime le compte. "
Signalements, paramètres d'affichage permettant de n'entrer
en relation qu'avec certains âges, acceptation préalable comme ami avant
de recevoir un message : les créateurs de site mettent en avant les
sécurités établies. Pour se protéger juridiquement, tous indiquent aux
mineurs, dans leurs conditions d'utilisation, qu'il leur est interdit de
s'inscrire sans un accord des parents. Purement théorique. " Je ne vais quand même pas leur envoyer un recommandé ! ", s'agace M. Mester.
Le fondateur de Nodaron.com, Olivier Papon, admet devoir fournir un énorme travail de surveillance. "
Des filles de 14 ans publient des photos d'elles en maillot de bain
dans des poses affriolantes, reproduisent les clips vus à la télé. Il y a
une surenchère visuelle pour avoir des commentaires. " Les gars, eux, peuvent être " victimes de "brouteurs" africains qui se cachent derrière des profils d'adolescentes ".
Une fois la glace rompue, ils proposent de passer sur Skype, pour une
communication vidéo, et parviennent à convaincre leur interlocuteur de
se déshabiller. Avant de le faire chanter. Ou demandent, comme un
service, de passer pour eux une annonce sur le site Leboncoin. Une
arnaque qui, s'il y a plainte, se retournera contre l'adolescent via son
adresse électronique. Le papi pervers, nous explique-t-on, n'est plus
le seul danger. Pascale Krémer
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