Mes cent amis
sont-ils mes amis ? Quand on demande au philosophe André
Comte-Sponville, qui a beaucoup écrit sur l'amitié, s'il possède un
cercle d'amis en ligne, il répond vivement : " Mes enfants avaient
créé, sans me consulter, une page Facebook à mon intention. Dans les
heures qui ont suivi, j'ai reçu trois messages de gens que je ne
connaissais pas me demandant si je voulais être leur ami. Cela m'a paru
une invasion insupportable et un contresens sur l'amitié. J'ai supprimé
ma page aussitôt ! "
Selon lui, les relations qui se tissent sur le réseau social sont "
superficielles "." Elles n'ont guère à voir avec la “souveraine et
parfaite amitié” dont parle Montaigne, celle qu'il a vécue avec La
Boétie, et dont il disait : “Cette amitié de quoi je parle est
indivisible, chacun se donne si entier à son ami qu'il ne reste rien à
départir ailleurs.” "
Au regard de cette amitié rare et passionnée, les réseaux de
cent " amis " et plus qu'affichent les utilisateurs de Facebook lui
semblent pléthoriques et inaboutis. " Une réelle amitié ne peut pas se répandre indéfiniment, poursuit-il. Aristote disait : “Ce
n'est pas un ami celui qui est l'ami de tous”, ni même, j'ajouterais,
qui est l'ami d'une multitude. L'amitié suppose trop de confiance, de
sincérité, d'intimité – et de temps ! – pour qu'elle soit partagée avec
des dizaines de personnes. Un ami, ce n'est pas seulement quelqu'un
avec qui je parle ou j'écris, mais une personne avec qui je pratique
certaines activités communes, une promenade, un sport, un jeu, un repas.
Comment imaginer qu'un écran puisse y suffire, ou en tenir lieu ? "
Le philosophe conclut par un questionnement inquiet : "
Il vaut certes mieux avoir des amis virtuels que pas d'amis, mais il
serait dangereux et triste de s'en contenter. Mieux vaut avoir quelques
amis réels que des centaines d'amis virtuels sur Facebook… " André
Comte-Sponville résume bien la méfiance que suscite encore chez beaucoup
de parents, de pédiatres et de philosophes le succès massif des réseaux
sociaux comme Facebook, Google +, Tweeter, Tumblr, Instagram ou
LinkedIn. D'après l'édition 2013 du rapport " Internet Trends ", des
analystes Mary Meeker et Liang Wu, Facebook réunit aujourd'hui plus de
1,15 milliard d'usagers actifs.
Des chercheurs et des intellectuels font cependant entendre
une voix plus enthousiaste. La philosophe Anne Dalsuet, auteure de
l'essai T'es sur Facebook ? Qu'est-ce que les réseaux sociaux changent à l'amitié ?
(Flammarion, 2013), ne partage pas l'idée que l'amitié est
obligatoirement rare ni que les relations virtuelles s'opposent au réel.
" L'opinion selon laquelle une amitié en ligne serait factice semble
dépassée à l'heure de l'Internet mobile. Aujourd'hui, des millions de
gens vivent en proximité permanente avec leurs proches, échangent des
textos, des images et des rendez-vous grâce à leur portable. C'est une
forme d'intimité entretenue à distance. Ces relations prolongent et
étoffent les amitiés fortes déjà existantes et les différentes formes de
copinage. "
Pour la philosophe, une nouvelle " chronologie affective " fondée " sur l'immédiateté et le dialogue " s'est mise en place à travers les réseaux sociaux. "
La sociabilité ne réside plus seulement dans le face-à-face physique :
chacun se retrouve plongé au cœur d'une communauté virtuelle de proches,
vivant avec eux dans une véritable “coprésence” numérique. " C'est une nouvelle manière d'être au monde, affirme Anne Dalsuet. "
Prenez la page d'accueil de Facebook. Chaque usager la personnalise
avec des photos, des vidéos, des musiques, comme on décore sa chambre.
C'est un lieu convivial où nous invitons nos amis de cœur et nos
complices, avec qui nous échangeons toute la journée sur un registre
ludique et “cool”. C'est une façon de se comporter, une expérience
spatio-temporelle tout à fait réelle et inédite. "
Le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron, directeur de
recherches à l'université Paris-VII, spécialiste de l'adolescence, qui a
dirigé l'ouvrage Subjectivation et empathie dans les mondes numériques (Dunod, 2013), propose une analyse proche : "
La présence en chair et en os n'est plus la seule référence, ou la
principale, pour tous ceux qui se retrouvent sur les réseaux. Pour les
nouvelles générations, les “chats” en ligne sont tout à fait réels,
chargés d'affectivité. D'ailleurs, la traditionnelle crise de
l'adolescence s'est transformée avec Facebook. Aujourd'hui, les jeunes
mènent une vie parallèle et collective sur leur ordinateur, ils se
créent leur propre communauté d'amis, une sorte de nouvelle famille à
travers les réseaux sociaux. "
Dans Qu'est-ce que le virtuel ? (La Découverte, 1995), puis dans Cyberculture
(Odile Jacob, 1997), le philosophe Pierre Lévy, spécialiste de
l'intelligence collective, montrait déjà que les mondes virtuels, loin
d'être dématérialisés, étaient riches de possibles – " virtuel "
signifie aussi " potentiel ". Le fait que les ordinateurs, au contraire
des écrans passifs de la télévision, soient interactifs a transformé le
spectateur d'hier en acteur convivial d'Internet. L'individu devient un
émetteur et un producteur de contenus, mais aussi d'affects. " Si
Facebook déréalisait les relations, les liaisons épistolaires auraient
dilué les amitiés depuis des siècles. Pourquoi limiter le réel aux corps
massifs, actuels, repérables dans l'espace ? "
Selon lui, l'opposition entre virtuel et réel est dépassée.
D'autant plus qu'aujourd'hui les messageries des réseaux, associées à la
géolocalisation, permettent de se retrouver physiquement à tout moment,
facilitant les allers-retours entre le monde des amis virtuels et la
rencontre IRL (in real life, " dans la vraie vie ") – que ce soit
pour un rendez-vous, une virée entre copains, un apéro improvisé ou un
flashmob. Avec les portables, les tablettes, les écrans tactiles, sans
oublier Skype et son relais vidéo, nous vivons désormais beaucoup plus
dans une " réalité augmentée ", où les informations et le relationnel
circulant sur Internet interagissent avec l'environnement, que dans un
cybermonde fermé sur lui-même.
Mais que répondre à la critique d'insincérité ou
d'inauthenticité des amitiés tissées sur Internet ? Spécialiste de
l'approche philosophique des technologies numériques, Stéphane Vial,
enseignant-chercheur à l'université de Nîmes et auteur de L'Etre et l'Ecran. Comment le numérique change la perception
(PUF, 2013), estime que les concepteurs de Facebook ont gagné un pari
audacieux en désignant par les mots " ami " et " amitié " le lien qu'ils
proposent de tisser en ligne. " Au départ, il s'agissait de
développer des contacts entre étudiants, mais ils ont voulu provoquer un
attachement plus fort, plus affectif, et l'histoire leur a donné raison
! Les usagers se sont précipités pour inventer toutes sortes de
liaisons, allant de la camaraderie à la relation forte. "
Quand on lui oppose l'authenticité de l'amitié selon Aristote, Stéphane Vial ironise : "
Mais que nous dit Aristote ? Que l'amitié est une relation affective
“nécessaire pour vivre”, et que “ce bien le plus précieux qui soit”
constitue un des fondements du lien social. Il me semble que les réseaux
sociaux démontrent, de façon ébouriffante, qu'Aristote a raison !
Partout, dans le monde, des “amis” de toutes sortes se retrouvent en
ligne, font connaissance, se rapprochent, puis ils se retrouvent pour
prendre un verre. Pourquoi se rencontrer par hasard dans un bar, comme
avant, sans passer par Internet, serait-il la seule manière d'établir
une relation vraie ? "
La philosophe Anne Dalsuet voit, elle, une quête de
sincérité dans le fait que la plupart des usagers des réseaux préservent
un espace et une messagerie privés où n'accède qu'un petit nombre, ou
encore recherchent sur Internet leurs amis d'enfance, ceux qu'ils ont
perdus, ou un premier amour. Cela traduit une envie de maintenir et de
renouer des relations non factices. " C'est aussi une manière de
revisiter son histoire personnelle, de l'enrichir des autres, de
reconstituer cette herméneutique et ce récit de soi dont parle - le philosophe - Paul Ricœur - 1913-2005 - ", ajoute Anne Dalsuet.
Sur le site Facebook Stories, qui évoque " les personnes utilisant Facebook de façon extraordinaire ",
des dizaines d'histoires montrent comment le réseau social peut parfois
contribuer à reconstituer l'univers affectif de personnes en mal
d'amitié. Mayan Sharma, un jeune Indien atteint de méningite, avait
perdu la mémoire. En échangeant avec ses amis, en dialoguant en ligne
avec ses copains et ses parents, il a réussi à sauver des bribes de son
passé et à se reconstruire une personnalité. Sylvie, divorcée et mère de
deux enfants, s'est mise en quête de son premier amour, Serge,
rencontré à 15 ans. Elle a fini par le rencontrer sur le réseau, depuis,
ils vivent ensemble. Rien d'inauthentique.
Bien sûr, on ne trouve pas sur Facebook Stories les
histoires d'" amis " ayant colporté des ragots dévastateurs ou cherché à
détruire une réputation, ni les féroces critiques sur les réseaux
sociaux et Internet développées par l'écrivain américain Jonathan
Franzen, qui a dénoncé, dans une tribune publiée par le quotidien The Guardian en septembre 2013, la surconsommation de technologies " addictives et aliénantes ". Ni les essais de la psychologue américaine Jean M. Twenge – Generation Me et The Narcissism Epidemic
(Simon & Schuster, 2006 et 2009) –, qui voit dans les usages des
réseaux sociaux une forme de promotion égotique et nombriliste : plus
que des " amis ", les usagers y chercheraient des " followers " (des "
suiveurs "), afin de se faire valoir.
Un anthropologue britannique, Daniel Miller, semble pourtant donner raison aux défenseurs des réseaux sociaux. Dans son ouvrage Tales from Facebook
(" contes de Facebook ", Polity Press, 2011), il en a étudié les usages
sur l'île de la Trinité, située à proximité du Venezuela. A Santa Ana,
un village isolé en proie à des tensions de voisinage, Facebook a permis
aux jeunes de se rapprocher, de s'entraider pour réviser leurs cours et
de jouer en ligne, en dépit des vieilles disputes familiales. A
Tunapuna, une petite ville où chacun menait sa vie dans son coin,
Facebook a permis de multiplier les échanges amicaux. Selon Daniel
Miller, les réseaux sociaux ont échappé à leurs créateurs et
appartiennent désormais aux communautés qui, en les détournant, ont fait
mentir tous ceux qui affirment que les relations amicales et
collectives se dégradent du fait de la consommation, de la high tech et
de l'individualisme.
Dans L'Etre et l'Ecran, Stéphane Vial pense, lui, qu'un véritable " entêtement technophobe " paralyse encore la réflexion sur les interactions entre les hommes et les machines. " Ceux qui estiment encore, souligne Vial, dans
la lignée de penseurs rétifs à la technique comme Martin Heidegger ou
Jacques Ellul, que les nouvelles technologies nous aliènent ou
falsifient les relations humaines oublient qu'à chaque époque nous avons
été façonnés par des techniques de communication et de transport. Nous
avons toujours été sous l'emprise de ce que le philosophe Peter
Sloterdijk appelle une “anthropotechnique”, au sens où les technologies
d'une époque affectent notre être même tout comme nos comportements. "
Le téléphone est un bon exemple. " Au début, reprend Stéphane Vial, beaucoup
de gens le trouvaient trompeur, dérangeant ou frivole, et détestaient
s'en servir. Le fait qu'il a facilité le harcèlement et les écoutes
policières ne l'a pas empêché de bouleverser radicalement notre façon de
vivre, de travailler, d'aimer, nous déployant comme des êtres de
parole. " Depuis, " parler sans se voir " est devenu un élément " naturel " de
notre culture. Cette nouvelle pratique a enrichi nos manières de
communiquer. Il se passe la même chose depuis notre entrée dans un
monde numérique, même si beaucoup se refusent à le penser.
Au terme d'une enquête commencée en 2000 sur les usages des réseaux au Canada, le sociologue Barry Wellman, coauteur de Networked ("
en réseau ", The Mit Press, 2012), a voulu distinguer la socialisation
d'avant et d'après l'arrivée d'Internet. Selon lui, nous vivions jusque
dans les années 1980 dans une société de " petites boîtes " – une
expression empruntée à la chanson moqueuse de Malvina Reynolds, Little Boxes
(1962). Dans ces univers étanches – familles, entreprises,
collectivités –, les individus entretenaient des liens forts, se
montrant le plus souvent " conformistes et uniformes ".
Avec l'arrivée du Web dans les années 1990, nous sommes passés à une société d'" individualisme en réseau ", où le " lien social fort ", traditionnel et amical, est complété par des " liens faibles ",
nombreux et variés, mais aussi denses et indispensables. Même s'ils
restent centrés sur une communauté ou une famille, les individus
connectés jettent des ponts vers d'autres collectifs, se font de
nouveaux amis, sur la durée ou le temps d'une expérience partagée, se
trouvent confrontés à des influences inédites, à des façons de vivre
surprenantes et à des relations affectives inhabituelles. En cela, ils
redéploient l'amitié, dans sa diversité, et au final en révèlent de
nouvelles formes.
L'actuel essor, massif, des réseaux de rencontres amoureuses
et sexuelles conforte ces analyses. Ces sites permettent de développer,
comme le montrent les enquêtes et les récits du sociologue du CNRS
Jean-Claude Kaufmann (Sex@mour, Armand Colin, 2010) ou encore du professeur en sciences de l'information Pascal Lardellier (Les Réseaux du cœur. Sexe, amour et séduction sur Internet, François Bourin, 2012), une palette d'amitiés érotiques qui semble s'adapter aux quêtes des " individus en réseau ".
Ainsi, les sites de célibataires comme Adopteunmec,
EDarling, Attractive World ou Meetic, avec leurs centaines de milliers
de visiteurs, aident les solitaires à construire, après plusieurs
tentatives ou à la suite de soirées festives organisées entre membres,
une liaison si possible durable. D'autres plates-formes, comme Gleeden
(600 000 visiteurs déclarés en France), fédèrent des personnes mariées
cherchant une amitié sexuelle – un amant, une maîtresse – ou encore une
aventure sans lendemain. Quant au réseau gay Grindr, il propose un
service de géolocalisation aux homosexuels en quête d'une rencontre
immédiate, dans le quartier où ils se trouvent.
Grâce à ces sites très diversifiés, la personne connectée
s'engage dans des aventures affectives et sexuelles nouvelles, qu'elle
poursuit ou abandonne au gré des rencontres. Ici encore, facilitées par
les réseaux de rencontres, plusieurs variétés d'amitié – forte ou
passagère – sont rendues possibles et explorées. Rien de factice. Dans Les Réseaux du cœur, Pascal Lardellier montre bien comment le moment de " l'approche en ligne ", loin d'être inauthentique, permet de découvrir l'autre en sondant en profondeur son esprit et ses qualités. " Les femmes apprécient ces échanges épistolaires, explique-t-il, elles
repèrent les fautes d'orthographe ou de goût, elles se font vite une
idée précise sur la personnalité du correspondant. En fait, le Net
favorise la sélection sociale et par affinités. " Il ajoute : "
Avant, pour aimer d'amour ou d'amitié, il fallait d'abord s'être
rencontré ‘‘pour de vrai''. Aujourd'hui, dans un premier temps, on peut
tout à fait s'en affranchir pour mieux choisir, sans toute la lourdeur
de la drague physique. "
Les amitiés sentimentales et érotiques ne sont pas les
seules à prendre d'autres formes grâce aux réseaux sociaux et à
l'interactivité. Les amitiés entre ennemis supposés, voire entre les
peuples, suivent le mouvement. Ainsi, l'Israélien Pushpin Mehina (de son
vrai nom Ronny Edry) a créé en mars 2012 une page Facebook où on le
voit, avec sa fille, souriant, au-dessus de l'appel : " Iraniens, nous ne bombarderons jamais votre pays. Nous vous aimons. " A ce jour, la page " Israël loves Iran " compte 116 479 " J'aime ".
Frédéric Joignot
© Le Monde
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