Depuis le 25 novembre, jour du lancement en ligne de Fort McMoney,
David Dufresne fait de petites nuits. Le concepteur de ce
jeu-documentaire ne s’attendait pas à un tel succès : 250 000 visites et
900 000 pages vues en deux semaines ! Journaliste, romancier, cinéaste,
il avait réalisé en 2010 un webdocumentaire remarqué, Prison Valley. Une autre étape le mène à la frontière du webdoc et du jeu vidéo. D’une manière engagée. Et en nous engageant.
Car derrière la cité fictive de Fort McMoney se cache la très réelle
Fort McMurray, ville-champignon du nord de l’Alberta (Canada) dont le
boom économique et démographique est étroitement lié à l’exploitation
pétrolière des sables bitumineux. Un eldorado pour des milliers de
travailleurs, une manne pour l’industrie de l’or noir, et un désastre
pour l’environnement et la santé des populations locales. « AMENER DES GENS À RÉFLÉCHIR »
L’objectif ? « Amener des gens à réfléchir à un thème central pour tous mais dont tout le monde se contrefout »,
résume David Dufresne, qui a consacré à ce « jeu-docu » deux années
d’enquête, soixante jours de tournage et plus de 600 000 euros. Sur
votre clavier, tapez http://fortmcmoney.com et entrez dans le premier
épisode : les mains gantées de cuir que vous voyez sur le volant de la
voiture seront les vôtres. Fondées sur des images et des entretiens
réels, les rencontres que vous ferez – maire de la ville, responsables
pétroliers, pêcheurs, ministre ou sans-abri – contribueront à forger
votre opinion. Vous pourrez alors peser sur l’avenir (virtuel) de la
ville lors de votes interactifs et argumenter sur un forum de
discussion.
David Dufresne ne s’en cache pas : il s’alarme plus du contexte
social et écologique de Fort McMurray qu’il ne s’enthousiasme de sa
réussite industrielle et capitalistique. Mais si son œuvre est
militante, c’est du côté du spectateur qu’il tente de porter
l’engagement. Et le pari semble tenu. La troisième semaine, à la
question « Faut-il cesser l’exploitation des sables bitumineux ? », les votants ont répondu oui à 77 %. Proposé en trois parties de quatre semaines chacune, Fort McMoney bénéficie d’un partenariat avec plusieurs médias (Le Monde, The Globe and Mail,Süddeutsche Zeitung et Radio Canada) qui fournissent articles et contenus pour nourrir les débats.
> Lire aussi :Les jeux vidéo, joujoux idéologiques
Grand Theft Auto V a gagné son pari. Attendu depuis des années par
les aficionados du jeu, produit pour 270 millions de dollars (195,7
millions d’euros) – le budget d’une grosse production hollywoodienne –,
le dernier épisode de Grand Theft Auto (littéralement : « vol qualifié
d’automobile »), GTA pour les intimes, a généré, mi-septembre, lors de
son lancement mondial, 1 milliard de dollars de chiffre d’affaires en
trois jours. Du jamais-vu dans l’histoire du jeu vidéo. Et ce sans rien
perdre de son esprit subversif par rapport au déjà très sulfureux GTA
IV. « De même que les opus précédents, le jeu peut être pris
comme un pur divertissement. Mais il porte en lui un discours complexe
et profondément politique », affirme Olivier Mauco. Pour ce docteur en sciences politiques reconverti en concepteur de jeux (game designer), GTA IV – dont le héros, immigré, fraîchement débarqué à New York, sombre dans la criminalité pour survivre – constituait « un manifeste sur l’artificialité du rêve américain ».
Dans GTA V, le joueur a le choix entre trois personnages : un braqueur,
un escroc et un psychopathe qui font équipe pour mettre à sac un Los
Angeles presque aussi vrai que nature. Cette dernière édition va plus
loin encore dans la remise en cause, estime Olivier Mauco. « Le thème central de GTA V, ce sont les abus de pouvoir, la
manipulation d’informations et la transparence des données privées, résume-t-il. On
y trouve une critique très forte d’Apple et de Facebook, une querelle
entre la NSA et le FBI, des scènes de torture qui évoquent clairement
Guantanamo… » GTA, produit phare de Rockstar Games, reste toutefois
un genre à part. Non que les autres jeux vidéo « AAA » (équivalents des
blockbusters de l’industrie cinématographique) soient dépourvus de
contenu idéologique ! Ils le sont tous, ou presque. Mais leurs
concepteurs se positionnent rarement de manière critique.
Commercialement trop risqué. Et plus encore lorsqu’on vise une diffusion
planétaire. UN MILLIARD DE JOUEURS
Préalable essentiel : ces AAA, qui concernent des dizaines de
millions de joueurs dans le monde, ne rassemblent qu’une part infime de
ceux qui s’adonnent aux jeux vidéo. Ces derniers sont aujourd’hui
estimés à plus d’un milliard sur la planète. Et l’immense majorité
d’entre eux sont des joueurs occasionnels. Leur passe-temps favori ? «
En France, chez les adultes, les jeux les plus cotés sont les jeux de
patience, comme le Solitaire ou le Démineur, qui regroupent 30 % des
joueurs adultes. Chez les enfants et les adolescents, ce sont les jeux
de simulation de vie (Sims ou Nintendogs), de musique et de danse (Just
Dance) et de plate-forme (les différentes déclinaisons de Super Mario)
qui dominent, attirant entre 12 % et 14 % des joueurs de moins de 18 ans
», détaille Hovig Ter Minassian, responsable scientifique de
l’enquête en cours « Ludespace », pilotée par le laboratoire Citeres
(CNRS, université de Tours) avec le soutien de l’Agence nationale de la
recherche et destinée à cerner le profil et les pratiques des joueurs.
De même qu’Angry Birds, Candy Crush et autres Lapins crétins, ces jeux,
pour la plupart, sont idéologiquement neutres.
Il en va différemment des jeux de tir ou d’action destinés à des
joueurs assidus, qui se pratiquent sur PC ou sur console. Fortement
scénarisés, ces jeux AAA se pratiquent, comme GTA, dans un contexte
historique, social ou politique bien marqué. Et la tonalité dominante de
la plupart d’entre eux est limpide : américaine, virile et militarisée.
Quoi d’étonnant à cela ? Cette industrie est dominée par les Etats-Unis, et ses relations avec l’armée sont quasi originelles. «
Les jeux vidéo sont nés au sein du complexe militaro-industriel, à
l’époque de la grande compétition entre l’URSS et les Etats-Unis dans la
course pour la conquête spatiale. Apparu en 1962, Spacewar, le premier
jeu vidéo simulant un combat dans l’espace, a servi avant tout à mesurer
la puissance de calcul des ordinateurs », rappelle Tony Fortin, rédacteur en chef des Cahiers du jeu vidéo (éd. Pix’n Love). SYNERGIE EN DÉFENSE ET INDUSTRIE
Dans les années 1990, cette collaboration entre défense et industrie
des jeux s’est muée en une véritable synergie. Ainsi, America’s Army, un
jeu multijoueur en ligne qui a attiré près de 10 millions de personnes
depuis sa sortie en 2002, fut développé par l’armée comme un outil
affiché de recrutement et de propagande.
Cette collusion entre guerre et divertissement n’a rien de nouveau.
En France, durant la première guerre mondiale, les jeux « de société »
étaient empreints de nationalisme et de militarisme, et nombre de ceux
qui furent édités après 1945 valorisaient (déjà) l’armée américaine, ses
soldats et ses matériels. Mais un jeu vidéo n’est pas un jeu de l’oie.
Par sa puissance d’immersion et de transgression, il peut vous captiver
autant qu’un film de guerre. A ceci près que c’est vous le héros de
l’histoire.
En cette fin 2013, les nouveaux épisodes proposés par les éditeurs de
Call of Duty et Battlefield, les deux séries phares de jeux FPS («
first person shooter » : jeu de tir en vue subjective), ne dérogent pas à
la règle. Call of Duty : Ghosts nous met dans la peau de soldats
américains chargés de reconquérir une Amérique du Nord dévastée par une
attaque des Etats d’Amérique latine. Battlefield 4, vaste campagne
militaire dont la majeure partie se situe en Chine, poursuit sa logique
d’affrontement entre les deux géants économiques de la planète. Pour
d’autres produits made in USA, la guerre contre les forces obscures a
lieudans un pays du Moyen-Orient dont les populations sont plus ou moins
présentées comme des terroristes islamistes en puissance.
La violence à laquelle nous convient ces jeux flatte-t-elle nos
instincts les plus vils, nous incitant, sous couvert de respecter les
règles, à des actes virtuels de sadisme ? Pour Tony Fortin,
l’omniprésence de l’homme blanc et guerrier qui sauve la communauté par
la force n’a rien d’anodin. « En incorporant ces valeurs, de jeu en jeu, dans notre vie à tous, ces produits ludiques fabriquent du consentement »,
affirme-t-il. D’autant que le courant dominant de l’idéologie
occidentale, compétitive, machiste et individualiste, n’imprègne pas
seulement les jeux de guerre ou de sport. « DES SCHÉMAS ETHNOCENTRÉS »
Il traverse aussi, de manière plus subtile, les jeux de stratégie
s’inspirant de périodes historiques, telles les séries Age of Empires ou
Civilization. Le sociologue Laurent Trémel, qui a étudié cette dernière
de près, remarque qu’elle véhicule « des schémas ethnocentrés,
valorisant les “civilisations” de souche nord-européenne au détriment du
reste de l’humanité, le tout combiné avec des mécanismes de jeu et des
représentations politiques épousant l’idéologie libérale ». De
même, le jeu de gestion SimCity, sous son apparence de « monde ouvert »,
impose par ses règles un développement fondé sur l’étalement urbain,
excluant d’office d’autres choix : ceux qui favoriseraient par exemple
la mixité sociale, la revalorisation d’un centre-ville ancien ou la
multiplication d’espaces verts.
Que dire enfin du biais fortement sexiste qui caractérise les jeux
pour PC et consoles dans leur ensemble ? A l’exception de Lara Croft,
héroïne intelligente et athlétique, les figures féminines y sont
rarement actives et ont pour principale fonction d’être… regardées. Pour
préciser cette idéologie sous-jacente, Fanny Lignon, maître de
conférences en cinéma audiovisuel et organisatrice d’un récent colloque
sur le thème « Genre et jeux vidéo », a mené une étude portant sur 44
jeux d’aventure-action, édités pour la PlayStation 3 entre 2007 et 2009.
Elle a analysé les images transmises par les jaquettes de présentation.
Sur 26 de ces jaquettes n’apparaît qu’un personnage : de sexe
masculin, de grande taille, de face, l’air d’un héros. Deux titres
seulement, X-Blades et Heavenly Sword, arborent l’image d’une héroïne.
La première, Ayumi, est très érotisée. « Armure ajourée, string et chaussures à talons compensés, regard par en dessous, sein aguichant, fesse rebondie : dansX-Blades,il y a un X ! »,
ironise Fanny Lignon. De fait, les scènes d’approche, voire de sexe, ne
sont pas rares dans les jeux vidéo, où des femmes ultrastéréotypées se
révèlent le jouet de l’homme.
Jeux guerriers, compétition sportive, image sexualisée de la femme… Une fois encore, quoi d’étonnant ? Le monde des game designers
reste encore très masculin, celui des joueurs aussi. Les enquêtes
réalisées par l’industrie du jeu ont beau montrer une augmentation de
leur âge moyen (35 ans) et une proportion grandissante de joueuses, les «
gamers » restent majoritairement des adolescents et de jeunes hommes.
Selon l’enquête Ludespace, 65 % des hommes et presque 100 % des garçons
interrogés déclaraient en 2012 avoir joué aux jeux vidéo au cours des
douze derniers mois, contre 53 % des femmes et 95 % des filles. Le
décalage est plus grand encore chez les joueurs assidus. CRÉATIONS INDÉPENDANTES INVENTIVES
A mesure que le jeu vidéo s’impose dans le paysage culturel, cette
route toute tracée s’enrichit pourtant de chemins de traverse. A côté
des productions à gros budgets apparaît un nombre croissant de créations
indépendantes, qui détonnent par leur inventivité. Certaines, comme
Journey ou Braid, ont même remporté un franc succès. Au point que
Microsoft et Sony ont fait des jeux indépendants un axe important de
leur communication pour leurs nouvelles consoles Xbox One et PlayStation
4, actuellement en phase de lancement. « Comparés au courant
dominant, ces jeux alternatifs ont souvent comme point commun de porter
un discours critique, tant sur les mécanismes de game play (il ne s’agit
pas d’accumuler des richesses) que sur l’environnement graphique », précise Tony Fortin. Et beaucoup sont porteurs d’un autre contenu idéologique.
C’est le cas de PeaceMaker (2007), simulation géopolitique dont le
but est la résolution pacifique du conflit israélo-palestinien par la
solution à deux Etats. De Papers, Please (2013), qui met le joueur dans
la peau d’un agent de l’immigration chargé de contrôler les entrées dans
l’Etat fictif d’Arstotzka. Des jeux de l’Américaine Anna Anthropy
(Mighty Jill Off, Sexy Hiking, etc.), conceptrice gay dont les créations
remettent en cause l’identité sexuelle. Ou encore ceux du site italien
Molleindustria. Créé en 2003 par un collectif d’artistes et de
programmeurs milanais, il propose des microjeux flash politiquement
engagés sur des thèmes aussi divers que la précarité du travail, la
liberté de la presse ou la guerre moderne : celle que vit dans Unmanned
(2012) un contrôleur de drones de combat en Afghanistan, qui gère au
quotidien les problèmes de sa vie familiale.
Même s’ils effraient les grands éditeurs, les jeux qui incitent à
réfléchir aux règles sociales ou à celles de la marche du monde ont le
vent en poupe. Pour Mathieu Triclot, philosophe des sciences et des
techniques, et aussi « gamer », la vraie puissance politique des jeux
vidéo est pourtant ailleurs. « Les plus marquants ne sont pas
forcément ceux qui livrent un message explicite, mais plutôt ceux qui
vont produire un effet de sidération, estime-t-il. Ceux qui, à
un moment donné, nous amènent à faire des choses atroces qu’on ne peut
pas cautionner. Comme si le jeu, alors, nous trahissait. » Ainsi,
le récent Prison Architect (Introversion Software), qui fait du joueur
un directeur de prison cherchant à créer les infrastructures les plus à
même d’assurer le bien-être de ses détenus. « Dans la construction
de cette prison modèle, tout se passe bien jusqu’au moment où il s’agit
de bâtir une belle chambre d’exécution, avec une belle chaise électrique
et du beau carrelage au sol, poursuit Mathieu Triclot. Plus on
tente d’y parvenir, plus on prend conscience de ce qu’on est en train
de faire. Les meilleurs jeux politiques sont ceux qui nous prennent par
le jeu, qui nous questionnent sur nos actes de jeu. »
Olivier Mauco ne dit pas autre chose lorsqu’il évoque la violence à
laquelle se livrent les héros de GTA V pour obtenir des informations. «
Les règles obligent le joueur à pratiquer la torture. C’est
profondément éprouvant, et c’est précisément le but de ces scènes », affirme-t-il. Un but non dénué d’ambiguïté, puisque le jeu nous fait à la fois juge et partie de cet acte.
> Lire aussi :Fort McMoney, la ville dont vous êtes citoyen
« LES JEUX VIDÉO LE MONDE EXPLIQUÉ AUX VIEUX » de Blaise Mao
(10/18, 154 p., 6,60 €).
« GTA IV. L’ENVERS DU RÊVE AMÉRICAIN » d’Olivier Mauco (Questions théoriques, 126 p., 9,90 €).
« PHILOSOPHIE DES JEUX VIDÉO »
de Mathieu Triclot (Zones, 252 p., 19,30 €).
« MYTHOLOGIE DES JEUX VIDÉO »
de Laurent Trémel et Tony Fortin
(Le Cavalier bleu, 96 p., 14,50 €).
À VOIR
« JEU VIDÉO L’EXPO »
Cité des sciences et de l’industrie, Paris 19e, jusqu’au 24 août 2014.
Motion
Twin, un studio bordelais de création de jeux vidéo, propose des jeux
en ligne gratuits et sans publicité. Pour cette société coopérative
ouvrière de production (SCOP), éthique et business sont indissociables.
Câbles et image de Guy Fawkes, symbole des hackers anonymes, dans le
Chaos Computer Club de Berlin. | www.amelielosier.com/Amelie Losier pour
Le Monde
A Berlin, le Chaos Computer Club compte un millier de membres, dont
150 militants actifs – en majorité des experts en sécurité informatique
qui ont décidé de faire de la politique, à leur façon. Leur mission :
préserver la libre circulation de l'information sur le Net, assurer la
protection des données personnelles des citoyens et imposer aux
administrations la transparence intégrale des données publiques…
Tout en conservant son esprit rebelle, le CCC s'est imposé comme une
institution reconnue. Ses membres sont régulièrement consultés par les
autorités locales et fédérales. L'un des responsables du Club, «
Erdgeist », spécialiste de cryptographie, est fier de ce nouveau rôle : « Nous avons même témoigné devant le Tribunal constitutionnel, la plus haute instance de la République »,
pour des projets de loi sur la rétention des données informatiques ou
le vote électronique. Le CCC intervient aussi dans les écoles, pour
initier les jeunes aux logiciels libres et à la sécurité sur Internet.
« A BERLIN, PERSONNE N'A OUBLIÉ LA STASI »
Inspirés par le CCC, une dizaine de hackerspaces indépendants ont
ouvert à Berlin, assurant la présence du mouvement dans tous les
quartiers. Dans le nord de la capitale allemande, le groupe
Raumfahrtagentur a installé ses ateliers dans les anciennes cabines de
bronzage d'une piscine désaffectée. Plus au sud, le hackerspace c-base
compte à lui seul près de 500 membres. Là, l'équipement informatique,
audio et vidéo y coexiste avec un capharnaüm d'oeuvres artistiques
extravagantes. Au-dessus du bar, un portrait d'Edward Snowden, avec,
pour légende, un seul mot : « Asile » – invitant ainsi l'Allemagne à
accorder l'asile politique à l'ex-employé de la NSA qui a divulgué des
milliers de documents secrets de l'agence américaine, actuellement
réfugié en Russie pour échapper à la justice de son pays.
L'un des responsables de c-base, connu sous son pseudo « e-punc », affirme que dans cette affaire, les hackers sont en phase avec l'opinion publique : «
A Berlin, personne n'a oublié la Stasi, la police politique qui
espionnait tout le monde en Allemagne de l'Est. Dans l'Allemagne
réunifiée, nous étions très fiers de savoir que ce genre de choses
n'existait pas chez nous. Et soudain, nous découvrons qu'en fait, ça
existe. C'est insupportable. »
Au fond de la salle, un grand écran montre en boucle un dessin animé
expliquant le système de surveillance de la NSA, puis une séquence en
images de synthèse, produite par une télévision asiatique, résumant
l'affaire Snowden…
Grâce à cette atmosphère unique en son genre, les hackers d'Europe se
sentent un peu chez eux à Berlin. De même, de nombreux militants
américains de l'Internet libre aiment séjourner dans la capitale
allemande, où, par ailleurs, la vie est bon marché et où l'on sait faire
la fête. LE CCC SE MET À FOURNIR DISCRÈTEMENT À WIKILEAKS
Dans les années 2000, des liens se sont noués entre le CCC et les
hackers américains autour du projet TOR, un réseau de serveurs
clandestins permettant de naviguer sur Internet sans se faire repérer.
Puis la collaboration s'est renforcée avec l'apparition de WikiLeaks, le
site de publication de documents secrets de Julian Assange. Très vite,
le CCC se met à fournir discrètement à WikiLeaks une aide matérielle et
financière indispensable. Dans le même temps, quelques Américains
décident de se faire les porte-parole de WikiLeaks aux Etats-Unis.
Le plus célèbre est Jacob Appelbaum, un des principaux artisans du
projet TOR. En raison de son engagement pour WikiLeaks, ce hacker
surdoué – et orateur de talent – a subi dès 2010 un harcèlement policier
de plus en plus intense. En 2013, il décide d'aller vivre à Berlin, aux
côtés de ses amis du CCC : « Je me considère comme un exilé, explique-t-il. Des agents américains m'ont contacté pour me conseiller de ne pas rentrer aux Etats-Unis. »
Pas question pour lui de cesser le combat. A Berlin, Jacob Appelbaum
retrouve une compatriote : la documentariste Laura Poitras, célèbre
depuis qu'elle est allée à Hongkong rencontrer Edward Snowden et se
procurer les documents de la NSA. Elle choisit ensuite de ne pas rentrer
aux Etats-Unis et de s'installer provisoirement dans la capitale
allemande. Elle consacre son temps à monter un documentaire sur les «
lanceurs d'alerte », tourné en partie à Hongkong, et à écrire des
articles sur les écoutes de la NSA pour différents médias, dont
l'hebdomadaire Der Spiegel.
Les deux militants unissent souvent leurs forces et cosignent
certains articles. Appelbaum vient d'obtenir une carte de presse et un
permis de séjour. Il travaille aussi avec l'équipe chargée d'organiser
le trentième congrès du Chaos Computer Club à la fin du mois de décembre
– un événement festif dont il sera une figure de marque. UN VASTE RÉSEAU DE SYMPATHISANTS
Berlin a aussi accueilli la Britannique Sarah Harrison, la plus
proche collaboratrice de Julian Assange à Londres depuis 2010. En mai
2013, quand Edward Snowden annonce qu'il est l'auteur de la fuite des
documents de la NSA et qu'il se trouve à Hongkong, Sarah Harrison va
aussitôt le rejoindre. Lorsqu'il doit quitter Hongkong, en juin, elle
l'accompagne dans sa fuite. Elle séjourne avec lui à l'aéroport de
Moscou pendant trente-neuf jours, puis dans une résidence secrète en
Russie. Quand elle quitte la Russie, fin octobre, ce n'est pas pour
rentrer au Royaume-Uni, allié inconditionnel des Etats-Unis, mais pour
un refuge berlinois. Dès son arrivée à l'aéroport, elle est prise en
charge par des militants proches du CCC et se fait, depuis, aussi
discrète que possible.
De fait, les compagnons d'Edward Snowden et ceux qui travaillent sur
les documents de la NSA peuvent compter à Berlin sur le soutien d'un
vaste réseau de sympathisants, au-delà du noyau dur des hackers. Ainsi
le député Vert Hans-Christian Ströbele, élu très populaire du quartier
de Prenzlauer Berg. Quand il a voulu rencontrer Edward Snowden, à Moscou
– l'entrevue a eu lieu le 31 octobre –, son collaborateur Malte Spitz,
membre du comité exécutif national des Verts, n'a eu aucun mal à
contacter Snowden : « Il a suffi de s'adresser aux Berlinois proches
de WikiLeaks, tout est allé très vite. A Moscou, M. Ströbele a demandé à
M. Snowden s'il accepterait de venir ici, pour témoigner devant la
justice allemande dans l'affaire des écoutes de la NSA. » Le risque
est important, car les Etats-Unis enverraient aussitôt à l'Allemagne
une demande d'extradition, mais selon Malte Spitz, le traité
d'extradition entre les deux pays prévoit une exception pour les
affaires politiques, qui pourrait être invoquée.
Le réseau de soutien inclut aussi le Parti pirate, qui compte quinze
députés au Parlement du Land de Berlin – élus sur un programme radical,
incluant la protection des informations personnelles et la transparence
des données publiques. Les Pirates ont fait savoir qu'en cas de besoin,
ils seront prêts à aider les militants étrangers vivant à Berlin.
Malgré tout, les « exilés » ne se sentent pas complètement en sécurité, et craignent d'être un jour expulsés d'Allemagne : « J'ai eu des discussions avec des élus européens, notamment allemands, explique Jacob Appelbaum. Tous ont reconnu que face aux Etats-Unis, aucun pays européen n'est vraiment souverain. » DÉPUTÉ DU PARTI PIRATE AU PARLEMENT DE BERLIN
Les Allemands qui connaissent les dessous de la politique berlinoise
sont plus optimistes. C'est le cas de Pavel Mayer, patron d'une start-up
de sécurité informatique, dont la trajectoire personnelle illustre
l'implantation du mouvement de l'Internet libre dans la capitale
allemande. Actif au sein du Chaos Computer Club depuis vingt ans, il est
aussi député du Parti pirate au Parlement de Berlin. Grâce à ses
compétences techniques, il a été choisi par ses pairs pour siéger à la
commission parlementaire de contrôle du service de contre-espionnage du
Land de Berlin, qui compte plus de 200 agents.
Pavel Meyer est aussi membre de la commission fédérale G10, chargée
de valider les demandes d'interceptions déposées par les services de
renseignement dans les affaires d'espionnage et de terrorisme. Un hacker
au coeur du système… « Je ne peux pas expliquer les nouvelles mesures prises par nos services, indique-t-il en souriant,
ce serait passible de cinq ans de prison. Mais je peux dire que les
amis d'Edward Snowden n'ont rien à craindre ici. Si les Etats-Unis
faisaient pression sur l'Allemagne pour qu'ils soient expulsés, ça ne
marcherait pas. Les Américains ont réussi à se mettre tout le monde à
dos, personne n'a envie de leur faire plaisir. »
Fidèle à l'esprit Pirate, Pavel Mayer refuse de devenir un
responsable politique à plein temps, et reste un homme de terrain. Sa
start-up vient de lancer une application gratuite pour smartphone
permettant d'envoyer des messages anonymes et cryptés : « Quand nous avons démarré le projet, nous n'avions pas la NSA en tête, explique-t-il en riant. Mais dans l'ambiance actuelle, je sens que nous allons avoir du succès. »
Yves Eudes (Berlin, envoyé spécial)
Journaliste au Monde
Dans cet article, l’auteure s’interroge sur le rôle
des forums web dédiés à l’allaitement maternel. En examinant les
discours de promotion de l’allaitement, on constate une formation
discursive, qui se déploie parmi les prescriptions normatives de
l’allaitement. En observant et analysant les discussions du forum,
l’auteure remarque que si le forum a une fonction de soutien social, il
participe aussi à une biopolitique générale, grâce à des technologies de
pouvoir tant centrées sur la relation mère-enfant que centrées sur la
population. Par ailleurs, ces pratiques et discours de l’allaitement
procèdent également à l’instar d’inscriptions rituelles numériques,
stabilisant un devenir-mère inscrit dans les sociétés marquées par la
modernité liquide.
Université de Namur, Belgiquenathalie.grandjean@unamur.be
1 - Introduction
Cet article
s’interroge sur le rôle des forums web dédiés à l’allaitement. Depuis la
naissance et la démocratisation du web, les forums de discussion sur le
web sont devenus des espaces majeurs de promotion et d’échanges
(d’informations et de bonnes pratiques). Les forums qui discutent de
l’allaitement maternel sont nombreux et fort fréquentés. Ce qu’on y
observe en premier, c’est que la majeure partie des posts est
consacrée à des questions très techniques autour de l’allaitement. Lors
de ces échanges, l’allaitement est à la fois traité comme une pratique
technique (« Que faites-vous quand... ? Comment faire pour ... ? ») ; et
à la fois comme une activité qui a besoin de beaucoup de soutien pour
exister et perdurer, même lorsque cette activité est promue comme
« naturelle ». Ensuite, dans les interstices des posts, on
observe de nombreuses discussions plus idéologiques, dans le sens où
elles relaient un ensemble de convictions et de croyances qui tendent à
s’ériger en doctrine. En effet, à la suite de Bardon (2010), l’examen
des discours de promotion de l’allaitement maternel indique une
formation discursive, telle que Foucault a pu la décrire en termes de
biopouvoir, agissant comme un ensemble de comportements et de conduites
normalisées à l’égard d’une population bien spécifique. Ces formations
discursives sont particulièrement prescriptives et comportent des
aspects idéologiques. Elles se présentent dans une légitimité
paradoxale : à la fois l’allaitement est une pratique dont la légitimité
et la vérité (scientifique) ne se discutent pas, et à la fois les
internautes qui le promeuvent se vivent comme des rebelles et des
guerrières, en marge de la norme. Cet apparent paradoxe présente un
mécanisme similaire à l’hypothèse répressive que Foucault (1976) démonte
dans la Volonté de savoir quand il analyse le dispositif (occidental) de sexualité.
2 Le rôle de ces communautés numériques qui
promeuvent l’allaitement est équivoque: font-elle office de « groupe de
soutien » (tels que souhaités par la Leche League), qui
compenserait une absence de soutien social et familial ? Ou comme le dit
Bardon (2010, 147), les forums de discussion, s’ils permettent de
normaliser les comportements d’allaitement des mères, ouvrent-ils en
fait la voie à un « exercice immanent de la discipline » en laissant
croire aux mères qu’elles choisissent librement cette pratique ? Ou
encore : l’ensemble du dispositif numérique, faits de topics, de fils de
discussion, d’internautes expertes et modératrices, et de jeunes mamans
en demande de conseils, ne produit-il pas une certaine forme
d’inscription rituelle, marquée par la modernité liquide (Bauman, 2013) ? Nous tâcherons de déplier ces hypothèses.
2 - Biopouvoir
3 Lorsqu’on examine les pratiques
d’allaitement et les discours de promotion de l’allaitement, on est
tenté de recourir au modèle foucaldien du biopouvoir, qui propose de
penser l’assujettissement des individus par le prisme d’un pouvoir qui
s’exerce sur les corps eux-mêmes. Foucault (2001, 231) a cherché à
montrer 4
comment les
rapports de pouvoir peuvent passer matériellement dans l’épaisseur même
des corps sans avoir à être relayés par la représentation des sujets. Si
le pouvoir atteint le corps, ce n’est pas parce qu’il a d’abord été
intériorisé dans la conscience des gens. Il y a un réseau de
bio-pouvoir, […].
5 Foucault théorise ce biopouvoir, en le
décrivant à travers les multiples relations de pouvoir qui forment les
conditions de possibilité de l’ancrage d’un pouvoir souverain,
juridique. Il retourne deux évidences de pensée. Premièrement, la
conscience commande au corps défini comme une masse passive sans
capacité d’interagir en retour sur la conscience. Deuxièmement, le seul
pouvoir qui nous assujettit est un pouvoir qui s’adresse aux consciences
libres et agit sur elles. En conséquence, seul le pouvoir souverain,
juridique, est un pouvoir qui nous assujettit et pour lequel des
protections doivent être mises en œuvre afin de nous prémunir contre ses
abus. Foucault affirme, par contraste, que, premièrement, le corps
interagit aussi avec la conscience et que, deuxièmement, le pouvoir
s’exerce aussi sur les corps, multipliant ainsi les modes d’exercice du
pouvoir. À côté du pouvoir souverain, juridique, Foucault rend visible
l’exercice du biopouvoir, ce pouvoir qui s’exerce sur les corps. Ce
serait donc d’une manière non explicite sur le plan discursif, voire
inintelligible pour les consciences, que le prescriptif du biopouvoir
s’exercerait sur les individus, en privilégiant le discernement des
corps. Ce biopouvoir, essentiellement normatif, discipline, articule,
compose, dresse et forme le corps des individus. Tout comme le pouvoir
souverain de forme juridique, il assujettit, il compose des sujets.
Ceux-ci ne sont pourtant pas en reste. Comme le relève Le Blanc (2010),
dans ce biopouvoir normalisant, Foucault distingue quelques pratiques de
pensée qui laissent des possibilités de subjectivation malgré
l’assujettissement. Dans ses travaux ultérieurs consacrés à la
sexualité, Foucault s’intéresse particulièrement aux pratiques de
subjectivation qui s’adressent aux corps. Connaître les normes sociales,
tout comme connaître les lois juridiques, ne libère pas de celles-ci,
mais permet d’agir stratégiquement face à celles-ci, d’y opposer les
procédures et les pratiques qui permettent de contrer leurs abus. C’est
ainsi que le champ des savoirs devient aussi un champ de fabrication de
soi. Voilà, (trop) brièvement tracé, ce que Foucault entend par
biopouvoir[1][1] Il faut également mentionner que Foucault n’accorde finalement... suite. C’est sur la base de ce concept de biopouvoir que je m’appuie pour parler des prescriptions normatives de l’allaitement. 6 Dans un mouvement parallèle, je m’appuie
sur le concept de biosubjectivation pour parler des pratiques
d’allaitement. À la suite de Canguilhem et de Foucault, Andrieu (2004)
s’intéresse à la manière dont les normes corporelles s’éprouvent tant
dans les modes de subjectivation que les modes d’encorporation. Il
déploie une pensée qui laisse à l’individu des capacités d’agir
conscientes sur son propre corps. Il parle de corps biosubjectif pour
désigner un corps tissé par des pratiques de subjectivation complètement
liées aux modes d’encorporation. L’individu contemporain, voulant être
son corps et avoir un corps à soi, use de son corps comme un curriculum
plutôt que de le vivre comme une hérédité et une encorporation à
supporter. C’est la matière corporelle qui produit les normes, à travers
l’agir de l’individu sur son propre corps. Andrieu dira en ce sens que
le corps devient lui-même un producteur de normes dès lors que son vécu
du vivant invente de nouvelles normativités pour créer un lieu et une
matière de subjectivation. Être un corps naturel est désormais
insuffisant pour être humain. L’identité singulière du corps reçu par la
nature fournit dans sa matière des possibilités de normativité nouvelle
(Andrieu, 2006). 7 Les agirs corporels existeraient donc
dans une tension entre le biopouvoir, agissant comme une attente de
comportements normalisés envers une population bien spécifique, et les
modes de biosubjectivation, agissant comme une capacitation tournée vers
un faire-corps très personnel. C’est dans ce type de tension que se
déploie, à mon sens, une pratique comme l’allaitement. En effet, c’est
une pratique écartelée entre prescriptions sociales (de type
« gouvernementalitaire », au sens où l’entend Foucault), dans lesquelles
les femmes sont sommées de remplir leur devoir de mère, et entre une
pratique de maternage[2][2] Par maternage, j’entends « l’art de s’occuper... suite,
qui peut, pour certaines, être vécue sur un mode du plaisir ou encore
sur un mode de la révélation (de l’identité). Ces deux pôles peuvent
être considérés comme des frontières, entre lesquelles on pourrait
situer les différents modes et vécus d’allaitement.
3 - Biopolitique et prescriptions normatives
8 Foucault distingue la biopolitique du
pouvoir disciplinaire en ceci qu’il s’adresse à l’homme-espèce, et non
plus à l’homme-corps : (la biopolitique) s’adresse à la multiplicité des
hommes, non pas en tant qu’ils se résument en des corps, mais en tant
qu’elle forme, au contraire, une masse globale, affectée de processus
d’ensemble qui sont propres à la vie, comme la naissance, la mort, la
production, la maladie, etc. (Foucault, 1997). Vu sous cet angle, les
recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS)[3][3] L’OMS, Organisation Mondiale de la Santé – World... suite
adoptent une position de type biopolitique. En effet, l’OMS considère
l’allaitement comme la meilleure manière de nourrir les jeunes enfants
et de leur garantir la meilleure santé possible. Les institutions
nationales et internationales de santé publique érigent donc des
biopolitiques quand ils affirment, comme l’OMS, que « L’allaitement est
le moyen idéal d’apporter aux nourrissons tous les nutriments dont ils
ont besoin pour grandir et se développer en bonne santé. (…) Le
colostrum, sécrétion lactée jaunâtre et épaisse produite à la fin de la
grossesse, constitue, ainsi que le préconise l’OMS, l’aliment parfait
pour le nouveau-né qui doit commencer à s’alimenter dès la première
heure qui suit la naissance. L’allaitement exclusif au sein est
recommandé jusqu’à l’âge de six mois. De six mois à deux ans, voire
plus, l’allaitement doit être complété par une autre alimentation. »
Ainsi va la prescription de l’OMS, qui trouve écho dans des institutions
nationales de protection de l’enfance, telle que l’Office de la
Naissance et l’Enfance (ONE)[4][4] « L’Office de la Naissance et de l’Enfance est... suite :
l’allaitement maternel est exclusif jusqu’à six mois, puis est complété
par d’autres aliments. « Plus l’allaitement est prolongé, plus intenses
en seront les bienfaits »[5][5] Cf. La brochure sur « L’allaitement maternel exclusif »... suite.
La brochure fait état d’une série de bienfaits tant pour le bébé que
pour la mère, décrit les manières de mettre au sein, se positionne par
rapport à la place du père, au sevrage et à la reprise du travail. 9 De manière plus générale, on peut dire que ces prescriptions sont très anciennes. Marilyn Yalom (2010), dans son récent ouvrage Le sein. Une histoire,
souligne qu’à chaque époque, depuis l’Antiquité, tant les moralistes
que le corps médical n’ont manqué de faire de l’allaitement un sacerdoce
maternel… comme n’ont jamais manqué non plus les alternatives créatives
des femmes face à l’allaitement. On a, par exemple, retrouvé des
tire-lait dans des tombes romaines (Rouquet, 2003). Les nourrices
faisaient partie des familles jusqu’au moment où les biberons de lait
artificiel ont pu les remplacer (Yalom, 2010 ; Dorlin, 2006). Le
problème contemporain, largement exploité dans les manuels de
puériculture, du choix entre l’allaitement et le biberon, est en réalité
un dilemme ancien, auquel les femmes ont toujours tenté d’apporter des
regards et solutions différents.
4 - Magies et attachements
10 Si on examine tant les manuels de
puériculture (Delaisi de Parseval et Lallemand, 2001) que les discours
scientifiques et médicaux contemporains, on remarque que le lait
maternel paraît être un liquide hybride fait de morale, de physiologie
et de santé, dont les qualités intrinsèques sont si exceptionnelles
qu’elles semblent relever de la magie. Si Aristote parlait de « sang
blanc[6][6] Aristote, « De la génération des animaux »,... suite »pour
désigner le lait maternel, l’OMS, tout comme l’UNICEF, parle d’un
« premier aliment naturel (…), qui fournit toutes les calories et les
nutriments dont l’enfant a besoin (…). Il favorise le développement
sensoriel et cognitif et protège le nourrisson contre les maladies
infectieuses et chroniques. L’allaitement exclusif au sein diminue la
mortalité infantile imputable aux maladies courantes de l’enfance, comme
les diarrhées ou les pneumonies, et il accélère la guérison en cas de
maladie. Il contribue à la santé et au bien-être des mères, aide à
espacer les naissances, réduit le risque de cancer ovarien ou mammaire,
augmente les ressources de la famille et du pays. C’est un moyen sûr et
écologique d’alimenter l’enfant[7][7] Voir : http:/ / www. who. int/ child_ adolescent_ health/ topics/ prevention_ care/ child/ nutrition/ breastfeeding/ fr/ index. html... suite ». 11 Le lait maternel est donc sain, stérile,
toujours à bonne température ; en plus de sa composition parfaite pour
la santé, dont les effets se mesurent jusqu’à l’âge adulte, allaiter
contribue également à consolider les liens mère-enfant. La Leche League[8][8] Fondée en 1956, la Leche League est une association internationale... suite,
association internationale d’accompagnement à l’allaitement, insiste
sur ce point. Elle affirme que l’allaitement n’est pas uniquement un
moyen de nourrir un bébé, mais permet aussi de le calmer et de lui
exprimer son amour. Il serait en réalité une des principales pratiques
d’attachement. 12 Les théories de l’attachement[9][9] Les théories de l’attachement apparaissent dans un contexte... suite
contribuent à édifier une dramaturgie qui « psychologise »
l’allaitement, en associant une pratique millénaire à un discours
beaucoup plus récent, qui s’organise autour de la notion des besoins de
l’enfant. Sandrine Garcia (2011) analyse le rôle de la psychanalyse de
l’enfant dans un nouveau mode de maternité, celui impulsé par Françoise
Dolto[10][10] Françoise Dolto (1908-1988) est une pédiatre et psychanalyste... suite.
Cette dernière va promouvoir, puis incarner, une conception de
l’enfance qui devient la cause de l’enfant (Dolto, 1985). En effet,
défendant l’idée que le bébé est un sujet à part entière, elle promeut
une éducation qui prône l’épanouissement de l’enfant. Ce bien-être passe
par la disponibilité et l’investissement de la mère. On assiste donc à
une telle promotion de l’enfance, qu’elle va, dans une certaine mesure,
(ré) assigner les femmes à la maternité. Garcia souligne également que
l’institutionnalisation de ces théories, depuis la fin des années
quatre-vingt, a eu pour effet de transformer des normes éducatives en
politiques de santé publique et en politiques sociales. 13 En plus des multiples efforts des institutions de santé publique pour déployer les preuves scientifiques[11][11] De nombreuses études sont menées dans ce sens et il est... suite
des bienfaits de l’allaitement maternel, ces mêmes institutions,
accompagnées d’associations de promotion de l’allaitement (comme La
Leche League), s’efforcent de légitimer la nécessité d’allaiter en
s’appuyant sur des fondements théoriques issus de la psychanalyse de
l’enfant et des théories de l’attachement. Ces deux registres normatifs
sont constamment mobilisés par les forumeuses de « lavoixlactée.be »
afin de faire valoir leurs arguments sur la Toile.
5 - Mise à l’épreuve : les forums web
14 En épinglant les discours biopolitiques
et en y analysant les formations discursives à l’œuvre, j’ai essayé de
montrer, de manière synthétique, comment s’articulent les diverses
prescriptions normatives qui promeuvent l’allaitement comme la manière
la plus appropriée de nourrir son bébé. Afin d’observer les normes là où
elles se consolident, je me suis intéressée à un terrain très
particulier, les forums web[12][12] Il existe de nombreux forums francophones, comme par exemple... suite
entièrement dédiés à l’allaitement maternel. Il me semblait intéressant
d’isoler un tel forum, car son caractère focalisé me paraissait
emblématique afin d’observer les rapports complexes entre l’allaitement
comme pratique et l’allaitement comme ensemble de prescriptions
normatives. De plus, le forum, comme dispositif technologique
spécifique, est un terrain qui a la particularité de renforcer certains
effets de discours. La concentration des discussions autour de
l’allaitement, et notamment de sa promotion et de son soutien, enferme
la pratique et la monte en épingle. L’allaitement apparaît comme une
pratique indispensable à toute bonne mère, parce que la problématique
est présente à toutes les pages, et que les arguments sont répétés
presque à l’infini. En outre, le fait que les discussions restent en
permanence sur la Toile accentue cet effet. 15 J’ai observé le forum http://www.lavoixlactee.be /forum /.
C’est un forum belge d’expression francophone, mais dans lequel
interviennent beaucoup d’internautes françaises. Il compte à peu près
2 376 membres enregistrés. Selon les statistiques du forum, les membres
ont posté un total de 353 317 messages répartis en 23 737 topics[13][13] À la date du 2 juillet 2013. ... suite.
On peut considérer que ses membres forment une communauté virtuelle, au
sens où l’entend Rheingold (1993), cité par Revillard, (2000, 125) :
« les agrégats sociaux qui émergent sur le réseau internet quand un
nombre suffisant de personnes poursuivent des discussions publiques
pendant un temps suffisant, avec assez de sentiment humain, pour former
des réseaux de relations personnelles dans l’espace virtuel ». Cette
communauté virtuelle exerce aussi une fonction de soutien, qui permet de
créer des liens d’entraide et de solidarité entre les internautes.
Observations
16 Les réseaux sociaux et les forums
permettant de nouveaux modes de discursivité et de mises en communauté,
je me suis demandé comment une prescription normative comme l’injonction
à allaiter pouvait être interrogée et consolidée dans l’espace virtuel
participatif, et comment les différents registres de justification s’y
articulaient. Une des spécificités de ce forum consacré à l’allaitement
réside dans le fait que n’interviennent pas les professionnels de la
santé ou de l’allaitement[14][14] S’ils interviennent, ils ne le font pas sous ce rôle... suite :
une impression générale d’horizontalité dans les échanges se dégage.
Cette horizontalité doit pourtant être nuancée par le fait que les
modératrices y prennent une place particulière : en modérant les
échanges, elles sont très présentes dans les discussions. Elles
représentent les bonnes gestionnaires du forum. Certaines internautes
sont très présentes sur le forum, en répondant à la majorité des
questions et en participant à la plupart des discussions. 17 On observe en majorité des demandes très
techniques « comment faire pour… ». Les mères viennent sur le forum
avec des questions très pratiques, qui vont des problèmes de
régurgitation, de sommeil, de pleurs inexpliqués, de mises au sein, de
lactation… Les autres internautes et modératrices tentent de répondre à
la question, essaient de soutenir, de rassurer. Elles font preuve
d’empathie et de soutien, en cherchant sincèrement, à partir de leurs
expériences, une réponse pratique à la question. 18
J’ai remarqué
qu’après les tétées, (et au début aussi) j’avais mal comme des aiguilles
au sein. J’ai des crevasses, mais je me demande dans combien de temps
ça va passer…ou si ça va être tout au long de l’allaitement comme ça.
(Posté le: Dim 31 Oct. 2010, 20:37, par ouistiti)
19 Voici une des réponses : 20
Ce qu’une
spécialiste en allaitement m’avait conseillé c’est de me faire des
compresses trempées dans du lait maternel et de les mettre au frigo.
Après la têtée, tu prends du film de cuisine (plastique) et tu découpes
des carrés pour protéger tes vêtements et tu mets ça sur tes seins,
comme des pansements. Ca aide super bien !
(Posté le: Lun 01 Nov 2010, 14:53, par vro)[15][15]http:/ / www. lavoixlactee. be/ forum/ ftopic21898. html... suite
21 Certains posts font part
également de déprimes des jeunes mères, souvent désemparées et exténuées
par le bébé. Là aussi, on observe une grande empathie de la part des
internautes. On peut penser que cette dimension pallie un vide de
soutien social et/ou familial, tel qu’on pouvait l’imaginer exister dans
des sociétés de type communautariste. 22
Mon bébé a 9 mois
et depuis le début de notre aventure je n’arrête pas de pleurer. Ce
n’est pas de la dépression, je souffre de ne plus rien pouvoir gérer, je
suis dépassée par tout (le ménage alors que c’est au combien important
tant pour bébé mais pour nous aussi, je souffre car casi personne de
notre entourage nous aide alors qu’ils peuvent toujours compter sur nous
eux!, je souffre car casi personne ne demande comment notre bébé va et
comment nous allons….mon rêve de maternité s’éffrondre petit à petit.
(…)[16][16]http:/ / www. lavoixlactee. be/ forum/ ftopic22067. html... suite
(Posté le : Ven 17 Déc 2010, 13:39, par tisteph)
23 Statistiquement, un des posts le plus populaire (le plus lu et le plus commenté) est consacré à une « synthèse des réflexions sur l’allaitement »[17][17]http:/ / www. lavoixlactee. be/ forum/ ftopic1500. html Ce post... suite
qui regroupe, à l’initiative des modératrices, l’ensemble des
réflexions (le plus souvent négatives) que les internautes ont entendues
par rapport à leur allaitement. Les internautes racontent les moments
où elles ont dû défendre leur choix d’allaiter leur enfant. Les récits
ont souvent un caractère exutoire, et l’on comprend que ces mères
souffrent de devoir justifier leur allaitement. Ce post est intéressant
car il permet de comprendre comment se consolident les prescriptions
normatives. On peut voir comment les formations discursives issues de la
promotion de l’allaitement, dont j’ai parlé plus haut, sont mises à
l’épreuve et performées sur cette micro-scène de 41 pages web. Les
internautes rejouent les scènes où elles ont « subi des réflexions sur
leur allaitement ». Le plus souvent, ces réflexions concernent l’âge de
l’enfant allaité, questionnent la nature et la qualité du lait maternel,
et s’effraient de l’intimité fusionnelle que l’allaitement crée entre
la mère et l’enfant. Les contradictions à l’œuvre dans les prescriptions
normatives se retrouvent également dans le fil des discussions. En
effet, si les organismes de santé publique poussent à allaiter le plus
longtemps possible, celles qui tentent de mettre en pratique
l’allaitement long se heurtent souvent à la désapprobation de leur
entourage, qui estime que ce n’est pas quelque chose de « normal ». 24
Une amie de ma mère
lui a gentiment dit l’autre jour: Alors ta fille allaite toujours? (mon
loulou a 32 mois) oui lui répond ma mère gênée. Alors à cette âge la il
la prend pour son doudou, sa tétine… ça a le don de m’enerver…[18][18]http:/ / www. lavoixlactee. be/ forum/ ftopic1500-135. html... suite
(Posté le : Mar 05 Oct 2004, 1:48, par archangette)
6 - Analyses
25 Chercher dans ce forum ce qui se
consolide en termes de formations discursives met en lumière un certain
nombre d’éléments. D’abord, on peut dire que les échanges dans le forum
consolident les prescriptions normatives des institutions de santé
publique sur l’allaitement, comme le fait d’allaiter le plus longtemps
possible, jusqu’au sevrage naturel. Cependant, comme je le disais plus
haut, si c’est bien la norme « santé publique », elle ne semble pas être
la norme populaire, au vu de la désapprobation générale de cette
pratique relatée sur le forum. Celui-ci semble donc faire office de
refuge pour les adeptes de l’allaitement long, et permet de créer un
sentiment de communauté. Les convaincues du forum font bloc, et d’une
part, discutent du bien-fondé de leur choix, et d’autre part, répondent
aux demandes pratiques de celles qui arrivent sur le forum, avec
l’intention de soutenir et d’accompagner le choix de l’allaitement[19][19] Cette fonction de soutien rejoint celle préconisée par... suite.
Si certaines internautes manifestent le désir d’arrêter d’allaiter, les
internautes et modératrices déploient alors beaucoup d’arguments très
convaincants pour les encourager à continuer. 26 Ensuite, outre l’allaitement long et le
sevrage naturel, il y a un consensus sur le fait que le lait maternel
est irremplaçable, et possède de nombreuses vertus, quasi magiques. On
rejoint ici les représentations déjà formulées par Aristote, et qui se
retrouvent réactualisées, peu importe le type de discours. 27
hihi alors que le
lait maternelle est plus hydratant que l’eau pour bébé!! La température
du lait s’adapte si l’enfant a chaud ou froid et le sein aussi s’adapte à
la température de bébé!![20][20]http:/ / www. lavoixlactee. be/ forum/ sutra333379. html... suite
28 La maternité « naturelle » semble
également être une valeur partagée par les membres de la communauté de
« lavoixlactée ». L’argument causal d’une certaine naturalité est
invoqué pour justifier la pratique : allaiter, c’est dans la nature des
choses, puisqu’on a des seins. Ce registre de légitimation s’inscrit
dans un cadre culturel plus large, celui du retour à la Nature[21][21] Le dernier ouvrage d’Elisabeth Badinter a déclenché... suite,
et, politiquement, dans un mouvement qui confère au corps plus de
vérité que les individus qui l’habitent. Les corps ne mentent pas,
tandis que les individus sont toujours susceptibles de subir les
désordres de leur subjectivité (Aas, 2006). 29 Par ailleurs, l’allaitement sur un mode
corporel « naturalisé » engage les mères vers le paradis perdu de la
maternité, qui laisserait mères et enfants hors du stress de la vie
moderne. Le sevrage naturel et le portage en écharpe en sont de belles
illustrations. En effet, c’est parce que l’enfant connaît ses propres
besoins qu’il délaissera les seins de sa mère, au moment où il n’en aura
plus besoin. Cette rhétorique des besoins rejoint celle de Dolto et
l’idée que l’enfant est un sujet à part entière, et qui serait capable,
même très petit, de faire des choix pour lui-même. Cela induit une
relation mère-enfant qui se construit sur le critère de la satisfaction
des besoins exprimés par l’enfant, et non sur les critères éducatifs que
la mère aurait décidé de suivre. 30 Pourtant, dans ce cadre du retour à la
Nature de la maternité, il y a un paradoxe intéressant à souligner : il
consiste en la récurrence des marques de performances de l’allaitement,
tant dans sa durée que dans sa qualité (que l’on mesure à la
bien-portance de l’enfant). Le forum est alors une scène où se mesurent
les diverses performances des mères allaitantes, et dès lors également
une scène d’où sortent très vite celles qui ne se sentent pas à la
hauteur des autres « bonnes » mères. On peut lire, par exemple, le récit
d’une mère qui ne s’en sort pas dans l’allaitement, et qui cherche des
conseils. Elle doit reprendre assez vite son travail, car elle est
indépendante, et ne bénéficie pas d’un congé de maternité aussi long que
les salariées. La conversation montre comment les internautes
convaincues cherchent, d’une part, à remonter le moral et, d’autre part,
à déployer des arguments pour qu’elle continue l’allaitement. À la fin,
celle-ci ayant fait part de sa décision d’arrêter d’allaiter, elle ne
reparaîtra plus sur le forum, et la conversation se termine finalement
sans elle, entre les convaincues. Le forum permet donc de renforcer son
propre caractère prescriptif puisque les doutes et la contestation se
font éliminer sans effusion.
6.1 - Hypothèse répressive ?
31 Ces fils de discussions, issu du post
« synthèse des réflexions », déploient la manière dont ces
prescriptions normatives sont intériorisées, font corps avec les
internautes, et se re-déploient sur un mode identitaire, qui fonde
l’appartenance avec la communauté. Un paradoxe reste pourtant opaque :
si l’allaitement est une pratique « naturelle », les convaincues de la
voix lactée l’ont pourtant intégrée comme une pratique « rebelle », dont
elles se font les prosélytes. Entre les injonctions à allaiter
longtemps, motivées par les institutions publiques, et les normes vécues
dans les espaces familiaux (où la norme semblerait plutôt d’allaiter
jusqu’à ce que l’enfant ait 3 ou 4 mois), il y a un fossé à combler pour
ces jeunes mères. Comment comprendre leur position de guerrière, alors
qu’elles défendent une norme édictée par les organismes de santé
publique ? Contre quoi et/ou qui se battent-elles ? 32 Bardon (2010) postule, à la suite de
Hardt et Negri (2000), que ces convaincues de l’allaitement vivent dans
un « exercice immanent de la discipline ». Si ces convaincues le sont en
effet pour leur propre pratique, elles le sont aussi par une fonction
de prosélytisme. Selon cette vision post-foucaldienne, elles s’imaginent
être libres de leur choix d’allaitement, alors qu’en réalité, elles
sont propagatrices de la discipline qu’elles ont intériorisée. Cette
vision considère l’individu comme inévitablement soumis à la norme
biopolitique, qui rejouerait sans cesse une scène où s’il fait un choix,
ce ne serait finalement qu’une parodie de choix. La société de contrôle
fabriquerait une forme d’autodiscipline, discipline qui prolongerait
ses effets dans les démarches prosélytes qu’elles installent sur le
forum. 33 En suivant Andrieu (2006), on peut poser
l’hypothèse que l’allaitement long est une pratique de
bio-subjectivation, qui sublime le naturel du corps. Allaiter
exclusivement et longtemps, c’est donc, d’une certaine manière,
augmenter la capacitation des corps des femmes, en mobilisant la
puissance, hautement connotée, du lait maternel. On peut dès lors penser
que ces convaincues, bien qu’elles fassent le choix d’allaiter
longtemps et d’assumer les discours de promotion, fabriquent en même
temps un agencement corporel à travers un geste millénaire, mais dont
l’actualisation est sans cesse à réinventer. L’allaitement serait devenu
un agencement corporel qui fait partie de leur identité. Il devient
pour les convaincues un mode bio-subjectif de fabrication du soi. 34 Face à ces deux visions, on pourrait
reprendre les analyses que Foucault développe à partir de l’hypothèse
répressive. En effet, la posture normative paradoxale des forumeuses
allaitantes (se vivre comme des rebelles alors qu’elles performent une
norme légitimée par des organismes de santé publique) fait écho au
mécanisme que Foucault (1976) démonte dans la Volonté de Savoir.
Foucault présente ce discours de la répression moderne du sexe comme
une interprétation historique. Il y aurait d’abord eu une liberté des
corps et du sexe jusqu’au début du XVIIe, à la
suite de quoi la sexualité aurait été progressivement enfermée dans la
fonction de reproduction de la famille, avec un silence structuré autour
de la sexualité des adultes et de celle des enfants, une répression et
une hypocrisie généralisées, ainsi que des espaces extérieurs aménagés
pour la sexualité illégitime, comme la prostitution. Ensuite, à la fin
du XIXe, Freud aurait commencé à lever ce
silence, en se protégeant sous la garantie d’un discours scientifique et
thérapeutique. Enfin, s’en serait suivi au XXe
les intégrations de la sexualité par la sexologie, et la libération du
plaisir opérée par la fameuse « génération 68 ». Foucault va à
l’encontre de cette hypothèse et change d’échelle, en interrogeant le
fait même que, du sexe, nos sociétés occidentales n’ont pas cessé d’en
parler, et que c’est ce dispositif de sexualité qui en fait la
consistance. Et donc loin d’avoir été réprimée dans la société
contemporaine, la sexualité y est au contraire en permanence suscitée. 35 L’allaitement, pratiques et discours,
fonctionne comme ce dispositif de sexualité, et en fait partie
pleinement. Foucault souligne l’importance de techniques de gestion de
la vie, qui passent tant par la discipline des corps que par la
régulation des populations. À travers des surveillances infinitésimales,
des contrôles de toutes les instances, des aménagements spatiaux d’une
extrême méticulosité, mais aussi à des mesures massives, à des
estimations statistiques, ces technologies de pouvoir modulent les
individus, mères, nourrissons (et pères, invisibles de la relation). Les
discours de promotion de l’allaitement se situent sur ces deux pans,
insistant tant sur l’aspect relationnel mères-enfants que sur l’aspect
population (bienfaits du lait maternel sur la santé publique, par
exemple). 36 Le mécanisme de reconfiguration
historique – l’hypothèse répressive –, que démonte Foucault, montre que
la robustesse du dispositif de sexualité est notamment construite grâce à
la tension produite par un discours du secret et de la répression. Les
discours des forumeuses témoignent du même processus : il y a quelque
chose de l’ordre du plaisir dans ces discours de renforcements.
6.2 - Inscriptions rituelles
37 On retrouve dans les discours des
forumeuses une série d’éléments de reconstruction historique quant à
l’allaitement. Les évocations d’une génération perdue de l’allaitement
au détriment des biberons, dont elles seraient les victimes
collatérales, font appel, à un paradis perdu de la maternité. Cette
maternité idéale et « naturelle », dont l’allaitement long est une des
pratiques, s’inscrit aussi dans un désir de se raccrocher à du stable,
voire du traditionnel, dans les sociétés marquées par la modernité liquide (Bauman, 2013). 38 Peut-on penser que des inscriptions
rituelles émergent dans ces dispositifs numériques de soutien ? Ces
formations discursives apparaissent au sein d’ensembles de posts
relativement codifiés, organisés et répétitifs, ce qui nous laisse
penser que de nouvelles formes de rituels de la relation mère-enfant
prennent forme au sein du tissu numérique. En effet, si l’on suit Marc
Augé (1994, 89), on peut définir le rite comme étant « un dispositif à
finalité symbolique qui construit les identités relatives à travers des
altérités médiatrices ». La maternité est un événement transformateur et
déstabilisant, qui opère des reconfigurations relationnelles et
systémiques, entre l’individu et la communauté. 39 À quoi tiennent les rituels
contemporains de la maternité ? Sont-ils présents sur le web ? Peut-on
penser ces postures en termes de rituels ? En 1987, Daniel Fabre
écrivait : « Peut-on encore parler de rite dans les sociétés
contemporaines ? En important cette catégorie, l’ethnologie
n’introduit-elle pas une analyse illusoire – celle qui s’efforce de
comprendre le rite comme cristallisation d’un système symbolique et
cognitif ? Pour certains, en effet, il y a là une manière de réenchanter
le monde en construisant des réseaux sémantiques là où il suffit de
débusquer les emblèmes d’un ordre social et de sa reproduction. »
(Fabre, 1987, 3) 40 Nous sommes effectivement sur un double
versant compréhensif, entre biopolitique et inscriptions rituelles. Ces
dernières s’inscrivent d’une part dans les successives articulations et
désarticulations des rapports entre la communauté et l’individu, et,
d’autre part, à travers les modes de bio-subjectivation influencés par
les discours du « développement personnel », que l’allaitement long et
le maternage performe. Les postures des forumeuses procèdent donc d’une
ritualisation de leur devenir-mère, dans le sens où elles le stabilisent
grâce à l’allaitement, à l’instar des anciens rites de passage. Par
ailleurs, ces inscriptions rituelles appartiennent à un cadre
biopolitique large, où elles se révèlent être des technologies de
pouvoir du dispositif de sexualité.
Bibliographie
Aas K. F. (2006). The body does not lie: Identity, risk and trust in technoculture. Crime Media Culture, vol 2(2), p. 143-158.
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[1]
Il faut également mentionner que Foucault n’accorde finalement que très
peu d’intérêt à ce concept de biopouvoir. Il le délaisse assez vite, et
préfère s’intéresser au concept de gouvernement.
[2]
Par maternage, j’entends « l’art de s’occuper de son bébé », donc
l’ensemble des gestes et attitudes qu’une mère adopte vis-à-vis de son
nourrisson. À ne pas confondre avec le maternage proximal, qui va
favoriser la proximité physique de la mère et de l’enfant, par le
portage, l’allaitement long, le co-sleeping.
[4]
« L’Office de la Naissance et de l’Enfance est l’organisme de référence
en Communauté française de Belgique pour toutes les questions relatives
à l’enfance, aux politiques de l’enfance, à la protection de la mère et
de l’enfant, à l’accompagnement médico-social de la (future) mère et de
l’enfant, à l’accueil de l’enfant en dehors de son milieu familial et
au soutien à la parentalité. » cf. http://www.one.be
[6]
Aristote, « De la génération des animaux », Les Belles Lettres, Paris,
II, 4, p. 69. Le lait serait du sang « blanchi ». Hugues Bardon (2010)
souligne par ailleurs le fait que cette idée est toujours véhiculée par
la Leche League (Didierjean Jouveneau, 1997).
[8]
Fondée en 1956, la Leche League est une association internationale sans
but lucratif, dont le but est d’offrir information et soutien aux mères
qui souhaitent allaiter leur bébé, par le biais d’aide téléphonique et
par e-mail, de rencontres mensuelles d’information et d’échanges, de
publications, de congrès. http://www.lllbelgique.org /, http://www.lllfrance.org / ou http://www.llli.org /
[9]
Les théories de l’attachement apparaissent dans un contexte
d’après-guerre. A l’issue de la seconde guerre mondiale, la notion
d’hospitalisme (René Spitz) montre que les enfants placés en
pouponnière, s’ils sont pourtant nourris et soignés, souffrent du manque
d’affection et de chaleur et finissent par développer des états
dépressifs. John Bowlby, pédiatre et psychanalyste, formula par la suite
le concept d’attachement : les jeunes enfants n’ont pas seulement
besoin d’être nourris, mais également de se sentir aimés et en sécurité.
Un attachement « sécure » est considéré comme un besoin primaire, aussi
important que celui de boire et de manger. Cf. Goldbeter-Merinfeld E.
(2005/2), « Théorie de l’attachement et approche systémique », in Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, n° 35, De Boeck Université, p. 13-28.
[10]
Françoise Dolto (1908-1988) est une pédiatre et psychanalyste
française. Son œuvre est dédiée à la psychanalyse de l’enfance, tant du
point de vue clinique que théorique. Elle a également contribué à
populariser ses théories par le biais d’émissions radio et d’ouvrages de
vulgarisation.
[11]
De nombreuses études sont menées dans ce sens et il est impossible d’en
rendre compte exhaustivement ici. On peut cependant lire sur le site de
la Leche League une sélection d’articles qui rapportent les conclusions
d’études scientifiques sur les bienfaits de l’allaitement maternel. http://www.lllfrance.org / ou http://www.llli.org /
[12] Il existe de nombreux forums francophones, comme par exemple Doctissimo (forum de santé) ou Auféminin
(généraliste), qui ont une section consacrée à l’allaitement et à la
grossesse. Cependant, dans cette étude, j’ai privilégié un forum
exclusivement consacré à la question, « lavoixlactée.be ». J’ai observé
ce forum de janvier 2013 à juin 2013. Je suis restée observatrice, n’ai
pas participé aux discussions. J’ai procédé à une analyse des formations
discursives, sur base des fondements théoriques dont j’ai déployé la
teneur supra. Ma méthodologie n’est pas stricto sensu
sociologique, elle s’articule autour d’une analyse foucaldienne des
pratiques et des formations discursives autour de l’allaitement.
[14]
S’ils interviennent, ils ne le font pas sous ce rôle professionnel.
Leurs savoirs mobilisés ne sont pas légitimés par l’autorité de la
profession, mais par leur expérience de mamans, ou par des lectures,
auxquelles elles font souvent référence, que ce soit des blogs, des
sites, des brochures, des livres. Toutefois, elles font souvent
référence aux conseils reçus par le corps médical ou par les
conseillères en allaitement.
[19]
Cette fonction de soutien rejoint celle préconisée par La Leche League.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, mais la taille de l’article
ne nous permet hélas pas de le faire.
[21]
Le dernier ouvrage d’Elisabeth Badinter a déclenché une controverse en
présentant, sur un mode provocateur, un retour au naturalisme dans la
maternité. Dans « Le Conflit. La femme et la mère », E. Badinter fustige
les bonnes mères écologiques, qui font l’éloge de la douleur de
l’accouchement, allaitent longtemps et utilisent des couches lavables.
Elle y voit une régression pour l’émancipation de la femme. On pourrait
également consacrer un article entier à cette controverse déclenchée par
Badinter, et notamment son impact dans les forums dédiés à la grossesse
et l’allaitement.