vendredi 20 décembre 2013

Fort McMoney, la ville dont vous êtes citoyen Catherine Vincent LE MONDE CULTURE ET IDEES | 20.12.2013

Fort McMoney, la ville dont vous êtes citoyen

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Dans le nord de l'Alberta (ouest du Canada), à Fort McMurray, l'exploitation des sables bitumineux est un désastre écologique.
Depuis le 25 novembre, jour du lancement en ligne de Fort McMoney, David Dufresne fait de petites nuits. Le concepteur de ce jeu-documentaire ne s’attendait pas à un tel succès : 250 000 visites et 900 000 pages vues en deux semaines ! Journaliste, romancier, cinéaste, il avait réalisé en 2010 un webdocumentaire remarqué, Prison Valley. Une autre étape le mène à la frontière du webdoc et du jeu vidéo. D’une manière engagée. Et en nous engageant.
Car derrière la cité fictive de Fort McMoney se cache la très réelle Fort McMurray, ville-champignon du nord de l’Alberta (Canada) dont le boom économique et démographique est étroitement lié à l’exploitation pétrolière des sables bitumineux. Un eldorado pour des milliers de travailleurs, une manne pour l’industrie de l’or noir, et un désastre pour l’environnement et la santé des populations locales.
« AMENER DES GENS À RÉFLÉCHIR »
L’objectif ? « Amener des gens à réfléchir à un thème central pour tous mais dont tout le monde se contrefout », résume David Dufresne, qui a consacré à ce « jeu-docu » deux années d’enquête, soixante jours de tournage et plus de 600 000 euros. Sur votre clavier, tapez http://fortmcmoney.com et entrez dans le premier épisode : les mains gantées de cuir que vous voyez sur le volant de la voiture seront les vôtres. Fondées sur des images et des entretiens réels, les rencontres que vous ferez – maire de la ville, responsables pétroliers, pêcheurs, ministre ou sans-abri – contribueront à forger votre opinion. Vous pourrez alors peser sur l’avenir (virtuel) de la ville lors de votes interactifs et argumenter sur un forum de discussion.
David Dufresne ne s’en cache pas : il s’alarme plus du contexte social et écologique de Fort McMurray qu’il ne s’enthousiasme de sa réussite industrielle et capitalistique. Mais si son œuvre est militante, c’est du côté du spectateur qu’il tente de porter l’engagement. Et le pari semble tenu. La troisième semaine, à la question « Faut-il cesser l’exploitation des sables bitumineux ? », les votants ont répondu oui à 77 %. Proposé en trois parties de quatre semaines chacune, Fort McMoney bénéficie d’un partenariat avec plusieurs médias (Le Monde, The Globe and Mail, Süddeutsche Zeitung et Radio Canada) qui fournissent articles et contenus pour nourrir les débats.
> Lire aussi :Les jeux vidéo, joujoux idéologiques
Catherine Vincent
Journaliste au Monde

Les jeux vidéo, joujoux idéologiques Catherine Vincent Le Monde 20/12/13

Les jeux vidéo, joujoux idéologiques

LE MONDE CULTURE ET IDEES | • Mis à jour le | Par
Image extraite du jeu vidéo Grand Theft Auto V.
 Grand Theft Auto V a gagné son pari. Attendu depuis des années par les aficionados du jeu, produit pour 270 millions de dollars (195,7 millions d’euros) – le budget d’une grosse production hollywoodienne –, le dernier épisode de Grand Theft Auto (littéralement : « vol qualifié d’automobile »), GTA pour les intimes, a généré, mi-septembre, lors de son lancement mondial, 1 milliard de dollars de chiffre d’affaires en trois jours. Du jamais-vu dans l’histoire du jeu vidéo. Et ce sans rien perdre de son esprit subversif par rapport au déjà très sulfureux GTA IV.
« De même que les opus précédents, le jeu peut être pris comme un pur divertissement. Mais il porte en lui un discours complexe et profondément politique », affirme Olivier Mauco. Pour ce docteur en sciences politiques reconverti en concepteur de jeux (game designer), GTA IV – dont le héros, immigré, fraîchement débarqué à New York, sombre dans la criminalité pour survivre – constituait « un manifeste sur l’artificialité du rêve américain ». Dans GTA V, le joueur a le choix entre trois personnages : un braqueur, un escroc et un psychopathe qui font équipe pour mettre à sac un Los Angeles presque aussi vrai que nature. Cette dernière édition va plus loin encore dans la remise en cause, estime Olivier Mauco.
« Le thème central de GTA V, ce sont les abus de pouvoir, la manipulation d’informations et la transparence des données privées, résume-t-il. On y trouve une critique très forte d’Apple et de Facebook, une querelle entre la NSA et le FBI, des scènes de torture qui évoquent clairement Guantanamo… » GTA, produit phare de Rockstar Games, reste toutefois un genre à part. Non que les autres jeux vidéo « AAA » (équivalents des blockbusters de l’industrie cinématographique) soient dépourvus de contenu idéologique ! Ils le sont tous, ou presque. Mais leurs concepteurs se positionnent rarement de manière critique. Commercialement trop risqué. Et plus encore lorsqu’on vise une diffusion planétaire.
UN MILLIARD DE JOUEURS
Préalable essentiel : ces AAA, qui concernent des dizaines de millions de joueurs dans le monde, ne rassemblent qu’une part infime de ceux qui s’adonnent aux jeux vidéo. Ces derniers sont aujourd’hui estimés à plus d’un milliard sur la planète. Et l’immense majorité d’entre eux sont des joueurs occasionnels. Leur passe-temps favori ? « En France, chez les adultes, les jeux les plus cotés sont les jeux de patience, comme le Solitaire ou le Démineur, qui regroupent 30 % des joueurs adultes. Chez les enfants et les adolescents, ce sont les jeux de simulation de vie (Sims ou Nintendogs), de musique et de danse (Just Dance) et de plate-forme (les différentes déclinaisons de Super Mario) qui dominent, attirant entre 12 % et 14 % des joueurs de moins de 18 ans », détaille Hovig Ter Minassian, responsable scientifique de l’enquête en cours « Ludespace », pilotée par le laboratoire Citeres (CNRS, université de Tours) avec le soutien de l’Agence nationale de la recherche et destinée à cerner le profil et les pratiques des joueurs. De même qu’Angry Birds, Candy Crush et autres Lapins crétins, ces jeux, pour la plupart, sont idéologiquement neutres.
Il en va différemment des jeux de tir ou d’action destinés à des joueurs assidus, qui se pratiquent sur PC ou sur console. Fortement scénarisés, ces jeux AAA se pratiquent, comme GTA, dans un contexte historique, social ou politique bien marqué. Et la tonalité dominante de la plupart d’entre eux est limpide : américaine, virile et militarisée.
Quoi d’étonnant à cela ? Cette industrie est dominée par les Etats-Unis, et ses relations avec l’armée sont quasi originelles. « Les jeux vidéo sont nés au sein du complexe militaro-industriel, à l’époque de la grande compétition entre l’URSS et les Etats-Unis dans la course pour la conquête spatiale. Apparu en 1962, Spacewar, le premier jeu vidéo simulant un combat dans l’espace, a servi avant tout à mesurer la puissance de calcul des ordinateurs », rappelle Tony Fortin, rédacteur en chef des Cahiers du jeu vidéo (éd. Pix’n Love).
SYNERGIE EN DÉFENSE ET INDUSTRIE
Dans les années 1990, cette collaboration entre défense et industrie des jeux s’est muée en une véritable synergie. Ainsi, America’s Army, un jeu multijoueur en ligne qui a attiré près de 10 millions de personnes depuis sa sortie en 2002, fut développé par l’armée comme un outil affiché de recrutement et de propagande.
Cette collusion entre guerre et divertissement n’a rien de nouveau. En France, durant la première guerre mondiale, les jeux « de société » étaient empreints de nationalisme et de militarisme, et nombre de ceux qui furent édités après 1945 valorisaient (déjà) l’armée américaine, ses soldats et ses matériels. Mais un jeu vidéo n’est pas un jeu de l’oie. Par sa puissance d’immersion et de transgression, il peut vous captiver autant qu’un film de guerre. A ceci près que c’est vous le héros de l’histoire.
En cette fin 2013, les nouveaux épisodes proposés par les éditeurs de Call of Duty et Battlefield, les deux séries phares de jeux FPS (« first person shooter » : jeu de tir en vue subjective), ne dérogent pas à la règle. Call of Duty : Ghosts nous met dans la peau de soldats américains chargés de reconquérir une Amérique du Nord dévastée par une attaque des Etats d’Amérique latine. Battlefield 4, vaste campagne militaire dont la majeure partie se situe en Chine, poursuit sa logique d’affrontement entre les deux géants économiques de la planète. Pour d’autres produits made in USA, la guerre contre les forces obscures a lieudans un pays du Moyen-Orient dont les populations sont plus ou moins présentées comme des terroristes islamistes en puissance.
La violence à laquelle nous convient ces jeux flatte-t-elle nos instincts les plus vils, nous incitant, sous couvert de respecter les règles, à des actes virtuels de sadisme ? Pour Tony Fortin, l’omniprésence de l’homme blanc et guerrier qui sauve la communauté par la force n’a rien d’anodin. « En incorporant ces valeurs, de jeu en jeu, dans notre vie à tous, ces produits ludiques fabriquent du consentement », affirme-t-il. D’autant que le courant dominant de l’idéologie occidentale, compétitive, machiste et individualiste, n’imprègne pas seulement les jeux de guerre ou de sport.
« DES SCHÉMAS ETHNOCENTRÉS »
Il traverse aussi, de manière plus subtile, les jeux de stratégie s’inspirant de périodes historiques, telles les séries Age of Empires ou Civilization. Le sociologue Laurent Trémel, qui a étudié cette dernière de près, remarque qu’elle véhicule « des schémas ethnocentrés, valorisant les “civilisations” de souche nord-européenne au détriment du reste de l’humanité, le tout combiné avec des mécanismes de jeu et des représentations politiques épousant l’idéologie libérale ». De même, le jeu de gestion SimCity, sous son apparence de « monde ouvert », impose par ses règles un développement fondé sur l’étalement urbain, excluant d’office d’autres choix : ceux qui favoriseraient par exemple la mixité sociale, la revalorisation d’un centre-ville ancien ou la multiplication d’espaces verts.
Que dire enfin du biais fortement sexiste qui caractérise les jeux pour PC et consoles dans leur ensemble ? A l’exception de Lara Croft, héroïne intelligente et athlétique, les figures féminines y sont rarement actives et ont pour principale fonction d’être… regardées. Pour préciser cette idéologie sous-jacente, Fanny Lignon, maître de conférences en cinéma audiovisuel et organisatrice d’un récent colloque sur le thème « Genre et jeux vidéo », a mené une étude portant sur 44 jeux d’aventure-action, édités pour la PlayStation 3 entre 2007 et 2009. Elle a analysé les images transmises par les jaquettes de présentation.
Sur 26 de ces jaquettes n’apparaît qu’un personnage : de sexe masculin, de grande taille, de face, l’air d’un héros. Deux titres seulement, X-Blades et Heavenly Sword, arborent l’image d’une héroïne. La première, Ayumi, est très érotisée. « Armure ajourée, string et chaussures à talons compensés, regard par en dessous, sein aguichant, fesse rebondie : dans X-Blades, il y a un X ! », ironise Fanny Lignon. De fait, les scènes d’approche, voire de sexe, ne sont pas rares dans les jeux vidéo, où des femmes ultrastéréotypées se révèlent le jouet de l’homme.
Jeux guerriers, compétition sportive, image sexualisée de la femme… Une fois encore, quoi d’étonnant ? Le monde des game designers reste encore très masculin, celui des joueurs aussi. Les enquêtes réalisées par l’industrie du jeu ont beau montrer une augmentation de leur âge moyen (35 ans) et une proportion grandissante de joueuses, les « gamers » restent majoritairement des adolescents et de jeunes hommes. Selon l’enquête Ludespace, 65 % des hommes et presque 100 % des garçons interrogés déclaraient en 2012 avoir joué aux jeux vidéo au cours des douze derniers mois, contre 53 % des femmes et 95 % des filles. Le décalage est plus grand encore chez les joueurs assidus.
CRÉATIONS INDÉPENDANTES INVENTIVES
A mesure que le jeu vidéo s’impose dans le paysage culturel, cette route toute tracée s’enrichit pourtant de chemins de traverse. A côté des productions à gros budgets apparaît un nombre croissant de créations indépendantes, qui détonnent par leur inventivité. Certaines, comme Journey ou Braid, ont même remporté un franc succès. Au point que Microsoft et Sony ont fait des jeux indépendants un axe important de leur communication pour leurs nouvelles consoles Xbox One et PlayStation 4, actuellement en phase de lancement. « Comparés au courant dominant, ces jeux alternatifs ont souvent comme point commun de porter un discours critique, tant sur les mécanismes de game play (il ne s’agit pas d’accumuler des richesses) que sur l’environnement graphique », précise Tony Fortin. Et beaucoup sont porteurs d’un autre contenu idéologique.
C’est le cas de PeaceMaker (2007), simulation géopolitique dont le but est la résolution pacifique du conflit israélo-palestinien par la solution à deux Etats. De Papers, Please (2013), qui met le joueur dans la peau d’un agent de l’immigration chargé de contrôler les entrées dans l’Etat fictif d’Arstotzka. Des jeux de l’Américaine Anna Anthropy (Mighty Jill Off, Sexy Hiking, etc.), conceptrice gay dont les créations remettent en cause l’identité sexuelle. Ou encore ceux du site italien Molleindustria. Créé en 2003 par un collectif d’artistes et de programmeurs milanais, il propose des microjeux flash politiquement engagés sur des thèmes aussi divers que la précarité du travail, la liberté de la presse ou la guerre moderne : celle que vit dans Unmanned (2012) un contrôleur de drones de combat en Afghanistan, qui gère au quotidien les problèmes de sa vie familiale.
Même s’ils effraient les grands éditeurs, les jeux qui incitent à réfléchir aux règles sociales ou à celles de la marche du monde ont le vent en poupe. Pour Mathieu Triclot, philosophe des sciences et des techniques, et aussi « gamer », la vraie puissance politique des jeux vidéo est pourtant ailleurs. « Les plus marquants ne sont pas forcément ceux qui livrent un message explicite, mais plutôt ceux qui vont produire un effet de sidération, estime-t-il. Ceux qui, à un moment donné, nous amènent à faire des choses atroces qu’on ne peut pas cautionner. Comme si le jeu, alors, nous trahissait. » Ainsi, le récent Prison Architect (Introversion Software), qui fait du joueur un directeur de prison cherchant à créer les infrastructures les plus à même d’assurer le bien-être de ses détenus. « Dans la construction de cette prison modèle, tout se passe bien jusqu’au moment où il s’agit de bâtir une belle chambre d’exécution, avec une belle chaise électrique et du beau carrelage au sol, poursuit Mathieu Triclot. Plus on tente d’y parvenir, plus on prend conscience de ce qu’on est en train de faire. Les meilleurs jeux politiques sont ceux qui nous prennent par le jeu, qui nous questionnent sur nos actes de jeu. »
Olivier Mauco ne dit pas autre chose lorsqu’il évoque la violence à laquelle se livrent les héros de GTA V pour obtenir des informations. « Les règles obligent le joueur à pratiquer la torture. C’est profondément éprouvant, et c’est précisément le but de ces scènes », affirme-t-il. Un but non dénué d’ambiguïté, puisque le jeu nous fait à la fois juge et partie de cet acte.
> Lire aussi :Fort McMoney, la ville dont vous êtes citoyen
« LES JEUX VIDÉO LE MONDE EXPLIQUÉ AUX VIEUX » de Blaise Mao
(10/18, 154 p., 6,60 €).
« GTA IV. L’ENVERS DU RÊVE AMÉRICAIN » d’Olivier Mauco (Questions théoriques, 126 p., 9,90 €).
« PHILOSOPHIE DES JEUX VIDÉO »
de Mathieu Triclot (Zones, 252 p., 19,30 €).
« MYTHOLOGIE DES JEUX VIDÉO »
de Laurent Trémel et Tony Fortin
(Le Cavalier bleu, 96 p., 14,50 €).
À VOIR
« JEU VIDÉO L’EXPO »
Cité des sciences et de l’industrie, Paris 19e, jusqu’au 24 août 2014.

Motion Twin, le studio qui produit des jeux vidéo gratuits et sans publicitéVidéo

mardi 17 décembre 2013

Berlin : au bonheur des hackers Yves Eudes Le Monde 18/12 2013

Berlin : au bonheur des hackers

LE MONDE | • Mis à jour le |
Par
Câbles et image de Guy Fawkes, symbole des hackers anonymes, dans le Chaos Computer Club de Berlin. | 
www.amelielosier.com/Amelie Losier pour Le Monde

A Berlin, le Chaos Computer Club compte un millier de membres, dont 150 militants actifs – en majorité des experts en sécurité informatique qui ont décidé de faire de la politique, à leur façon. Leur mission : préserver la libre circulation de l'information sur le Net, assurer la protection des données personnelles des citoyens et imposer aux administrations la transparence intégrale des données publiques…

Tout en conservant son esprit rebelle, le CCC s'est imposé comme une institution reconnue. Ses membres sont régulièrement consultés par les autorités locales et fédérales. L'un des responsables du Club, « Erdgeist », spécialiste de cryptographie, est fier de ce nouveau rôle : « Nous avons même témoigné devant le Tribunal constitutionnel, la plus haute instance de la République », pour des projets de loi sur la rétention des données informatiques ou le vote électronique. Le CCC intervient aussi dans les écoles, pour initier les jeunes aux logiciels libres et à la sécurité sur Internet.


Spécialiste en cryptographie, « Erdgeist » est l’un des responsables du Chaos Computer Club.
« A BERLIN, PERSONNE N'A OUBLIÉ LA STASI »
Inspirés par le CCC, une dizaine de hackerspaces indépendants ont ouvert à Berlin, assurant la présence du mouvement dans tous les quartiers. Dans le nord de la capitale allemande, le groupe Raumfahrtagentur a installé ses ateliers dans les anciennes cabines de bronzage d'une piscine désaffectée. Plus au sud, le hackerspace c-base compte à lui seul près de 500 membres. Là, l'équipement informatique, audio et vidéo y coexiste avec un capharnaüm d'oeuvres artistiques extravagantes. Au-dessus du bar, un portrait d'Edward Snowden, avec, pour légende, un seul mot : « Asile » – invitant ainsi l'Allemagne à accorder l'asile politique à l'ex-employé de la NSA qui a divulgué des milliers de documents secrets de l'agence américaine, actuellement réfugié en Russie pour échapper à la justice de son pays.
L'un des responsables de c-base, connu sous son pseudo « e-punc », affirme que dans cette affaire, les hackers sont en phase avec l'opinion publique : « A Berlin, personne n'a oublié la Stasi, la police politique qui espionnait tout le monde en Allemagne de l'Est. Dans l'Allemagne réunifiée, nous étions très fiers de savoir que ce genre de choses n'existait pas chez nous. Et soudain, nous découvrons qu'en fait, ça existe. C'est insupportable. »
Au fond de la salle, un grand écran montre en boucle un dessin animé expliquant le système de surveillance de la NSA, puis une séquence en images de synthèse, produite par une télévision asiatique, résumant l'affaire Snowden…
Grâce à cette atmosphère unique en son genre, les hackers d'Europe se sentent un peu chez eux à Berlin. De même, de nombreux militants américains de l'Internet libre aiment séjourner dans la capitale allemande, où, par ailleurs, la vie est bon marché et où l'on sait faire la fête.
LE CCC SE MET À FOURNIR DISCRÈTEMENT À WIKILEAKS
Dans les années 2000, des liens se sont noués entre le CCC et les hackers américains autour du projet TOR, un réseau de serveurs clandestins permettant de naviguer sur Internet sans se faire repérer. Puis la collaboration s'est renforcée avec l'apparition de WikiLeaks, le site de publication de documents secrets de Julian Assange. Très vite, le CCC se met à fournir discrètement à WikiLeaks une aide matérielle et financière indispensable. Dans le même temps, quelques Américains décident de se faire les porte-parole de WikiLeaks aux Etats-Unis.


Dans le « hackerspace » du Chaos Computer Club, à Berlin.
 Le plus célèbre est Jacob Appelbaum, un des principaux artisans du projet TOR. En raison de son engagement pour WikiLeaks, ce hacker surdoué – et orateur de talent – a subi dès 2010 un harcèlement policier de plus en plus intense. En 2013, il décide d'aller vivre à Berlin, aux côtés de ses amis du CCC : « Je me considère comme un exilé, explique-t-il. Des agents américains m'ont contacté pour me conseiller de ne pas rentrer aux Etats-Unis. »
Pas question pour lui de cesser le combat. A Berlin, Jacob Appelbaum retrouve une compatriote : la documentariste Laura Poitras, célèbre depuis qu'elle est allée à Hongkong rencontrer Edward Snowden et se procurer les documents de la NSA. Elle choisit ensuite de ne pas rentrer aux Etats-Unis et de s'installer provisoirement dans la capitale allemande. Elle consacre son temps à monter un documentaire sur les « lanceurs d'alerte », tourné en partie à Hongkong, et à écrire des articles sur les écoutes de la NSA pour différents médias, dont l'hebdomadaire Der Spiegel.
Les deux militants unissent souvent leurs forces et cosignent certains articles. Appelbaum vient d'obtenir une carte de presse et un permis de séjour. Il travaille aussi avec l'équipe chargée d'organiser le trentième congrès du Chaos Computer Club à la fin du mois de décembre – un événement festif dont il sera une figure de marque.
UN VASTE RÉSEAU DE SYMPATHISANTS
Berlin a aussi accueilli la Britannique Sarah Harrison, la plus proche collaboratrice de Julian Assange à Londres depuis 2010. En mai 2013, quand Edward Snowden annonce qu'il est l'auteur de la fuite des documents de la NSA et qu'il se trouve à Hongkong, Sarah Harrison va aussitôt le rejoindre. Lorsqu'il doit quitter Hongkong, en juin, elle l'accompagne dans sa fuite. Elle séjourne avec lui à l'aéroport de Moscou pendant trente-neuf jours, puis dans une résidence secrète en Russie. Quand elle quitte la Russie, fin octobre, ce n'est pas pour rentrer au Royaume-Uni, allié inconditionnel des Etats-Unis, mais pour un refuge berlinois. Dès son arrivée à l'aéroport, elle est prise en charge par des militants proches du CCC et se fait, depuis, aussi discrète que possible.
De fait, les compagnons d'Edward Snowden et ceux qui travaillent sur les documents de la NSA peuvent compter à Berlin sur le soutien d'un vaste réseau de sympathisants, au-delà du noyau dur des hackers. Ainsi le député Vert Hans-Christian Ströbele, élu très populaire du quartier de Prenzlauer Berg. Quand il a voulu rencontrer Edward Snowden, à Moscou – l'entrevue a eu lieu le 31 octobre –, son collaborateur Malte Spitz, membre du comité exécutif national des Verts, n'a eu aucun mal à contacter Snowden : « Il a suffi de s'adresser aux Berlinois proches de WikiLeaks, tout est allé très vite. A Moscou, M. Ströbele a demandé à M. Snowden s'il accepterait de venir ici, pour témoigner devant la justice allemande dans l'affaire des écoutes de la NSA. » Le risque est important, car les Etats-Unis enverraient aussitôt à l'Allemagne une demande d'extradition, mais selon Malte Spitz, le traité d'extradition entre les deux pays prévoit une exception pour les affaires politiques, qui pourrait être invoquée.
Le réseau de soutien inclut aussi le Parti pirate, qui compte quinze députés au Parlement du Land de Berlin – élus sur un programme radical, incluant la protection des informations personnelles et la transparence des données publiques. Les Pirates ont fait savoir qu'en cas de besoin, ils seront prêts à aider les militants étrangers vivant à Berlin.


Les serveurs du Chaos Computer Clubdans le quartier de Mitte à Berlin.
Malgré tout, les « exilés » ne se sentent pas complètement en sécurité, et craignent d'être un jour expulsés d'Allemagne : « J'ai eu des discussions avec des élus européens, notamment allemands, explique Jacob Appelbaum. Tous ont reconnu que face aux Etats-Unis, aucun pays européen n'est vraiment souverain. »
DÉPUTÉ DU PARTI PIRATE AU PARLEMENT DE BERLIN
Les Allemands qui connaissent les dessous de la politique berlinoise sont plus optimistes. C'est le cas de Pavel Mayer, patron d'une start-up de sécurité informatique, dont la trajectoire personnelle illustre l'implantation du mouvement de l'Internet libre dans la capitale allemande. Actif au sein du Chaos Computer Club depuis vingt ans, il est aussi député du Parti pirate au Parlement de Berlin. Grâce à ses compétences techniques, il a été choisi par ses pairs pour siéger à la commission parlementaire de contrôle du service de contre-espionnage du Land de Berlin, qui compte plus de 200 agents.
Pavel Meyer est aussi membre de la commission fédérale G10, chargée de valider les demandes d'interceptions déposées par les services de renseignement dans les affaires d'espionnage et de terrorisme. Un hacker au coeur du système… « Je ne peux pas expliquer les nouvelles mesures prises par nos services, indique-t-il en souriant, ce serait passible de cinq ans de prison. Mais je peux dire que les amis d'Edward Snowden n'ont rien à craindre ici. Si les Etats-Unis faisaient pression sur l'Allemagne pour qu'ils soient expulsés, ça ne marcherait pas. Les Américains ont réussi à se mettre tout le monde à dos, personne n'a envie de leur faire plaisir. »
Fidèle à l'esprit Pirate, Pavel Mayer refuse de devenir un responsable politique à plein temps, et reste un homme de terrain. Sa start-up vient de lancer une application gratuite pour smartphone permettant d'envoyer des messages anonymes et cryptés : « Quand nous avons démarré le projet, nous n'avions pas la NSA en tête, explique-t-il en riant. Mais dans l'ambiance actuelle, je sens que nous allons avoir du succès. »

Yves Eudes (Berlin, envoyé spécial)
Journaliste au Monde

mercredi 11 décembre 2013

Nathalie Grandjean Allaiter sur le web Entre biopouvoir et rituels numériques Les Cahiers du numérique 2013/3-4 (Vol. 9) POUR CITER CET ARTICLE Nathalie Grandjean « Allaiter sur le web », Les Cahiers du numérique 3/2013 (Vol. 9), p. 63-81. URL : www.cairn.info/revue-les-cahiers-du-numerique-2013-3-page-63.htm. DOI : 10.3166/LCN.9.3-4.63-81.


POUR CITER CET ARTICLE


PLAN DE L'ARTICLE

  • 1 - Introduction
  • 2 - Biopouvoir
  • 3 - Biopolitique et prescriptions normatives
  • 4 - Magies et attachements
  • 5 - Mise à l’épreuve : les forums web
  • 6 - Analyses  Résumé
    Dans cet article, l’auteure s’interroge sur le rôle des forums web dédiés à l’allaitement maternel. En examinant les discours de promotion de l’allaitement, on constate une formation discursive, qui se déploie parmi les prescriptions normatives de l’allaitement. En observant et analysant les discussions du forum, l’auteure remarque que si le forum a une fonction de soutien social, il participe aussi à une biopolitique générale, grâce à des technologies de pouvoir tant centrées sur la relation mère-enfant que centrées sur la population. Par ailleurs, ces pratiques et discours de l’allaitement procèdent également à l’instar d’inscriptions rituelles numériques, stabilisant un devenir-mère inscrit dans les sociétés marquées par la modernité liquide.

    Allaiter sur le web

    Entre biopouvoir et rituels numériques

    AuteurNathalie Grandjean du même auteur

    Université de Namur, Belgique nathalie.grandjean@unamur.be

    1 - Introduction


    Cet article s’interroge sur le rôle des forums web dédiés à l’allaitement. Depuis la naissance et la démocratisation du web, les forums de discussion sur le web sont devenus des espaces majeurs de promotion et d’échanges (d’informations et de bonnes pratiques). Les forums qui discutent de l’allaitement maternel sont nombreux et fort fréquentés. Ce qu’on y observe en premier, c’est que la majeure partie des posts est consacrée à des questions très techniques autour de l’allaitement. Lors de ces échanges, l’allaitement est à la fois traité comme une pratique technique (« Que faites-vous quand... ? Comment faire pour ... ? ») ; et à la fois comme une activité qui a besoin de beaucoup de soutien pour exister et perdurer, même lorsque cette activité est promue comme « naturelle ». Ensuite, dans les interstices des posts, on observe de nombreuses discussions plus idéologiques, dans le sens où elles relaient un ensemble de convictions et de croyances qui tendent à s’ériger en doctrine. En effet, à la suite de Bardon (2010), l’examen des discours de promotion de l’allaitement maternel indique une formation discursive, telle que Foucault a pu la décrire en termes de biopouvoir, agissant comme un ensemble de comportements et de conduites normalisées à l’égard d’une population bien spécifique. Ces formations discursives sont particulièrement prescriptives et comportent des aspects idéologiques. Elles se présentent dans une légitimité paradoxale : à la fois l’allaitement est une pratique dont la légitimité et la vérité (scientifique) ne se discutent pas, et à la fois les internautes qui le promeuvent se vivent comme des rebelles et des guerrières, en marge de la norme. Cet apparent paradoxe présente un mécanisme similaire à l’hypothèse répressive que Foucault (1976) démonte dans la Volonté de savoir quand il analyse le dispositif (occidental) de sexualité.
    2 Le rôle de ces communautés numériques qui promeuvent l’allaitement est équivoque: font-elle office de « groupe de soutien » (tels que souhaités par la Leche League), qui compenserait une absence de soutien social et familial ? Ou comme le dit Bardon (2010, 147), les forums de discussion, s’ils permettent de normaliser les comportements d’allaitement des mères, ouvrent-ils en fait la voie à un « exercice immanent de la discipline » en laissant croire aux mères qu’elles choisissent librement cette pratique ? Ou encore : l’ensemble du dispositif numérique, faits de topics, de fils de discussion, d’internautes expertes et modératrices, et de jeunes mamans en demande de conseils, ne produit-il pas une certaine forme d’inscription rituelle, marquée par la modernité liquide (Bauman, 2013) ? Nous tâcherons de déplier ces hypothèses.

    2 - Biopouvoir

    3 Lorsqu’on examine les pratiques d’allaitement et les discours de promotion de l’allaitement, on est tenté de recourir au modèle foucaldien du biopouvoir, qui propose de penser l’assujettissement des individus par le prisme d’un pouvoir qui s’exerce sur les corps eux-mêmes. Foucault (2001, 231) a cherché à montrer
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    comment les rapports de pouvoir peuvent passer matériellement dans l’épaisseur même des corps sans avoir à être relayés par la représentation des sujets. Si le pouvoir atteint le corps, ce n’est pas parce qu’il a d’abord été intériorisé dans la conscience des gens. Il y a un réseau de bio-pouvoir, […].
    5 Foucault théorise ce biopouvoir, en le décrivant à travers les multiples relations de pouvoir qui forment les conditions de possibilité de l’ancrage d’un pouvoir souverain, juridique. Il retourne deux évidences de pensée. Premièrement, la conscience commande au corps défini comme une masse passive sans capacité d’interagir en retour sur la conscience. Deuxièmement, le seul pouvoir qui nous assujettit est un pouvoir qui s’adresse aux consciences libres et agit sur elles. En conséquence, seul le pouvoir souverain, juridique, est un pouvoir qui nous assujettit et pour lequel des protections doivent être mises en œuvre afin de nous prémunir contre ses abus. Foucault affirme, par contraste, que, premièrement, le corps interagit aussi avec la conscience et que, deuxièmement, le pouvoir s’exerce aussi sur les corps, multipliant ainsi les modes d’exercice du pouvoir. À côté du pouvoir souverain, juridique, Foucault rend visible l’exercice du biopouvoir, ce pouvoir qui s’exerce sur les corps. Ce serait donc d’une manière non explicite sur le plan discursif, voire inintelligible pour les consciences, que le prescriptif du biopouvoir s’exercerait sur les individus, en privilégiant le discernement des corps. Ce biopouvoir, essentiellement normatif, discipline, articule, compose, dresse et forme le corps des individus. Tout comme le pouvoir souverain de forme juridique, il assujettit, il compose des sujets. Ceux-ci ne sont pourtant pas en reste. Comme le relève Le Blanc (2010), dans ce biopouvoir normalisant, Foucault distingue quelques pratiques de pensée qui laissent des possibilités de subjectivation malgré l’assujettissement. Dans ses travaux ultérieurs consacrés à la sexualité, Foucault s’intéresse particulièrement aux pratiques de subjectivation qui s’adressent aux corps. Connaître les normes sociales, tout comme connaître les lois juridiques, ne libère pas de celles-ci, mais permet d’agir stratégiquement face à celles-ci, d’y opposer les procédures et les pratiques qui permettent de contrer leurs abus. C’est ainsi que le champ des savoirs devient aussi un champ de fabrication de soi. Voilà, (trop) brièvement tracé, ce que Foucault entend par biopouvoir[1][1] Il faut également mentionner que Foucault n’accorde finalement...
    suite
    . C’est sur la base de ce concept de biopouvoir que je m’appuie pour parler des prescriptions normatives de l’allaitement.
    6 Dans un mouvement parallèle, je m’appuie sur le concept de biosubjectivation pour parler des pratiques d’allaitement. À la suite de Canguilhem et de Foucault, Andrieu (2004) s’intéresse à la manière dont les normes corporelles s’éprouvent tant dans les modes de subjectivation que les modes d’encorporation. Il déploie une pensée qui laisse à l’individu des capacités d’agir conscientes sur son propre corps. Il parle de corps biosubjectif pour désigner un corps tissé par des pratiques de subjectivation complètement liées aux modes d’encorporation. L’individu contemporain, voulant être son corps et avoir un corps à soi, use de son corps comme un curriculum plutôt que de le vivre comme une hérédité et une encorporation à supporter. C’est la matière corporelle qui produit les normes, à travers l’agir de l’individu sur son propre corps. Andrieu dira en ce sens que le corps devient lui-même un producteur de normes dès lors que son vécu du vivant invente de nouvelles normativités pour créer un lieu et une matière de subjectivation. Être un corps naturel est désormais insuffisant pour être humain. L’identité singulière du corps reçu par la nature fournit dans sa matière des possibilités de normativité nouvelle (Andrieu, 2006).
    7 Les agirs corporels existeraient donc dans une tension entre le biopouvoir, agissant comme une attente de comportements normalisés envers une population bien spécifique, et les modes de biosubjectivation, agissant comme une capacitation tournée vers un faire-corps très personnel. C’est dans ce type de tension que se déploie, à mon sens, une pratique comme l’allaitement. En effet, c’est une pratique écartelée entre prescriptions sociales (de type « gouvernementalitaire », au sens où l’entend Foucault), dans lesquelles les femmes sont sommées de remplir leur devoir de mère, et entre une pratique de maternage[2][2] Par maternage, j’entends « l’art de s’occuper...
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    , qui peut, pour certaines, être vécue sur un mode du plaisir ou encore sur un mode de la révélation (de l’identité). Ces deux pôles peuvent être considérés comme des frontières, entre lesquelles on pourrait situer les différents modes et vécus d’allaitement.

    3 - Biopolitique et prescriptions normatives

    8 Foucault distingue la biopolitique du pouvoir disciplinaire en ceci qu’il s’adresse à l’homme-espèce, et non plus à l’homme-corps : (la biopolitique) s’adresse à la multiplicité des hommes, non pas en tant qu’ils se résument en des corps, mais en tant qu’elle forme, au contraire, une masse globale, affectée de processus d’ensemble qui sont propres à la vie, comme la naissance, la mort, la production, la maladie, etc. (Foucault, 1997). Vu sous cet angle, les recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS)[3][3] L’OMS, Organisation Mondiale de la Santé – World...
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    adoptent une position de type biopolitique. En effet, l’OMS considère l’allaitement comme la meilleure manière de nourrir les jeunes enfants et de leur garantir la meilleure santé possible. Les institutions nationales et internationales de santé publique érigent donc des biopolitiques quand ils affirment, comme l’OMS, que « L’allaitement est le moyen idéal d’apporter aux nourrissons tous les nutriments dont ils ont besoin pour grandir et se développer en bonne santé. (…) Le colostrum, sécrétion lactée jaunâtre et épaisse produite à la fin de la grossesse, constitue, ainsi que le préconise l’OMS, l’aliment parfait pour le nouveau-né qui doit commencer à s’alimenter dès la première heure qui suit la naissance. L’allaitement exclusif au sein est recommandé jusqu’à l’âge de six mois. De six mois à deux ans, voire plus, l’allaitement doit être complété par une autre alimentation. » Ainsi va la prescription de l’OMS, qui trouve écho dans des institutions nationales de protection de l’enfance, telle que l’Office de la Naissance et l’Enfance (ONE)[4][4] « L’Office de la Naissance et de l’Enfance est...
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     : l’allaitement maternel est exclusif jusqu’à six mois, puis est complété par d’autres aliments. « Plus l’allaitement est prolongé, plus intenses en seront les bienfaits »[5][5] Cf. La brochure sur « L’allaitement maternel exclusif »...
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    . La brochure fait état d’une série de bienfaits tant pour le bébé que pour la mère, décrit les manières de mettre au sein, se positionne par rapport à la place du père, au sevrage et à la reprise du travail.
    9 De manière plus générale, on peut dire que ces prescriptions sont très anciennes. Marilyn Yalom (2010), dans son récent ouvrage Le sein. Une histoire, souligne qu’à chaque époque, depuis l’Antiquité, tant les moralistes que le corps médical n’ont manqué de faire de l’allaitement un sacerdoce maternel… comme n’ont jamais manqué non plus les alternatives créatives des femmes face à l’allaitement. On a, par exemple, retrouvé des tire-lait dans des tombes romaines (Rouquet, 2003). Les nourrices faisaient partie des familles jusqu’au moment où les biberons de lait artificiel ont pu les remplacer (Yalom, 2010 ; Dorlin, 2006). Le problème contemporain, largement exploité dans les manuels de puériculture, du choix entre l’allaitement et le biberon, est en réalité un dilemme ancien, auquel les femmes ont toujours tenté d’apporter des regards et solutions différents.

    4 - Magies et attachements

    10 Si on examine tant les manuels de puériculture (Delaisi de Parseval et Lallemand, 2001) que les discours scientifiques et médicaux contemporains, on remarque que le lait maternel paraît être un liquide hybride fait de morale, de physiologie et de santé, dont les qualités intrinsèques sont si exceptionnelles qu’elles semblent relever de la magie. Si Aristote parlait de « sang blanc[6][6] Aristote, « De la génération des animaux »,...
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     »pour désigner le lait maternel, l’OMS, tout comme l’UNICEF, parle d’un « premier aliment naturel (…), qui fournit toutes les calories et les nutriments dont l’enfant a besoin (…). Il favorise le développement sensoriel et cognitif et protège le nourrisson contre les maladies infectieuses et chroniques. L’allaitement exclusif au sein diminue la mortalité infantile imputable aux maladies courantes de l’enfance, comme les diarrhées ou les pneumonies, et il accélère la guérison en cas de maladie. Il contribue à la santé et au bien-être des mères, aide à espacer les naissances, réduit le risque de cancer ovarien ou mammaire, augmente les ressources de la famille et du pays. C’est un moyen sûr et écologique d’alimenter l’enfant[7][7] Voir : http:/ / www. who. int/ child_ adolescent_ health/ topics/ prevention_ care/ child/ nutrition/ breastfeeding/ fr/ index. html...
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     ».
    11 Le lait maternel est donc sain, stérile, toujours à bonne température ; en plus de sa composition parfaite pour la santé, dont les effets se mesurent jusqu’à l’âge adulte, allaiter contribue également à consolider les liens mère-enfant. La Leche League[8][8] Fondée en 1956, la Leche League est une association internationale...
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    , association internationale d’accompagnement à l’allaitement, insiste sur ce point. Elle affirme que l’allaitement n’est pas uniquement un moyen de nourrir un bébé, mais permet aussi de le calmer et de lui exprimer son amour. Il serait en réalité une des principales pratiques d’attachement.
    12 Les théories de l’attachement[9][9] Les théories de l’attachement apparaissent dans un contexte...
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    contribuent à édifier une dramaturgie qui « psychologise » l’allaitement, en associant une pratique millénaire à un discours beaucoup plus récent, qui s’organise autour de la notion des besoins de l’enfant. Sandrine Garcia (2011) analyse le rôle de la psychanalyse de l’enfant dans un nouveau mode de maternité, celui impulsé par Françoise Dolto[10][10] Françoise Dolto (1908-1988) est une pédiatre et psychanalyste...
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    . Cette dernière va promouvoir, puis incarner, une conception de l’enfance qui devient la cause de l’enfant (Dolto, 1985). En effet, défendant l’idée que le bébé est un sujet à part entière, elle promeut une éducation qui prône l’épanouissement de l’enfant. Ce bien-être passe par la disponibilité et l’investissement de la mère. On assiste donc à une telle promotion de l’enfance, qu’elle va, dans une certaine mesure, (ré) assigner les femmes à la maternité. Garcia souligne également que l’institutionnalisation de ces théories, depuis la fin des années quatre-vingt, a eu pour effet de transformer des normes éducatives en politiques de santé publique et en politiques sociales.
    13 En plus des multiples efforts des institutions de santé publique pour déployer les preuves scientifiques[11][11] De nombreuses études sont menées dans ce sens et il est...
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    des bienfaits de l’allaitement maternel, ces mêmes institutions, accompagnées d’associations de promotion de l’allaitement (comme La Leche League), s’efforcent de légitimer la nécessité d’allaiter en s’appuyant sur des fondements théoriques issus de la psychanalyse de l’enfant et des théories de l’attachement. Ces deux registres normatifs sont constamment mobilisés par les forumeuses de « lavoixlactée.be » afin de faire valoir leurs arguments sur la Toile.

    5 - Mise à l’épreuve : les forums web

    14 En épinglant les discours biopolitiques et en y analysant les formations discursives à l’œuvre, j’ai essayé de montrer, de manière synthétique, comment s’articulent les diverses prescriptions normatives qui promeuvent l’allaitement comme la manière la plus appropriée de nourrir son bébé. Afin d’observer les normes là où elles se consolident, je me suis intéressée à un terrain très particulier, les forums web[12][12] Il existe de nombreux forums francophones, comme par exemple...
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    entièrement dédiés à l’allaitement maternel. Il me semblait intéressant d’isoler un tel forum, car son caractère focalisé me paraissait emblématique afin d’observer les rapports complexes entre l’allaitement comme pratique et l’allaitement comme ensemble de prescriptions normatives. De plus, le forum, comme dispositif technologique spécifique, est un terrain qui a la particularité de renforcer certains effets de discours. La concentration des discussions autour de l’allaitement, et notamment de sa promotion et de son soutien, enferme la pratique et la monte en épingle. L’allaitement apparaît comme une pratique indispensable à toute bonne mère, parce que la problématique est présente à toutes les pages, et que les arguments sont répétés presque à l’infini. En outre, le fait que les discussions restent en permanence sur la Toile accentue cet effet.
    15 J’ai observé le forum http://www.lavoixlactee.be /forum /. C’est un forum belge d’expression francophone, mais dans lequel interviennent beaucoup d’internautes françaises. Il compte à peu près 2 376 membres enregistrés. Selon les statistiques du forum, les membres ont posté un total de 353 317 messages répartis en 23 737 topics[13][13] À la date du 2 juillet 2013. ...
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    . On peut considérer que ses membres forment une communauté virtuelle, au sens où l’entend Rheingold (1993), cité par Revillard, (2000, 125) : « les agrégats sociaux qui émergent sur le réseau internet quand un nombre suffisant de personnes poursuivent des discussions publiques pendant un temps suffisant, avec assez de sentiment humain, pour former des réseaux de relations personnelles dans l’espace virtuel ». Cette communauté virtuelle exerce aussi une fonction de soutien, qui permet de créer des liens d’entraide et de solidarité entre les internautes.

    Observations

    16 Les réseaux sociaux et les forums permettant de nouveaux modes de discursivité et de mises en communauté, je me suis demandé comment une prescription normative comme l’injonction à allaiter pouvait être interrogée et consolidée dans l’espace virtuel participatif, et comment les différents registres de justification s’y articulaient. Une des spécificités de ce forum consacré à l’allaitement réside dans le fait que n’interviennent pas les professionnels de la santé ou de l’allaitement[14][14] S’ils interviennent, ils ne le font pas sous ce rôle...
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     : une impression générale d’horizontalité dans les échanges se dégage. Cette horizontalité doit pourtant être nuancée par le fait que les modératrices y prennent une place particulière : en modérant les échanges, elles sont très présentes dans les discussions. Elles représentent les bonnes gestionnaires du forum. Certaines internautes sont très présentes sur le forum, en répondant à la majorité des questions et en participant à la plupart des discussions.
    17 On observe en majorité des demandes très techniques « comment faire pour… ». Les mères viennent sur le forum avec des questions très pratiques, qui vont des problèmes de régurgitation, de sommeil, de pleurs inexpliqués, de mises au sein, de lactation… Les autres internautes et modératrices tentent de répondre à la question, essaient de soutenir, de rassurer. Elles font preuve d’empathie et de soutien, en cherchant sincèrement, à partir de leurs expériences, une réponse pratique à la question.
    18
    J’ai remarqué qu’après les tétées, (et au début aussi) j’avais mal comme des aiguilles au sein. J’ai des crevasses, mais je me demande dans combien de temps ça va passer…ou si ça va être tout au long de l’allaitement comme ça.
    (Posté le: Dim 31 Oct. 2010, 20:37, par ouistiti)
    19 Voici une des réponses :
    20
    Ce qu’une spécialiste en allaitement m’avait conseillé c’est de me faire des compresses trempées dans du lait maternel et de les mettre au frigo. Après la têtée, tu prends du film de cuisine (plastique) et tu découpes des carrés pour protéger tes vêtements et tu mets ça sur tes seins, comme des pansements. Ca aide super bien !
    (Posté le: Lun 01 Nov 2010, 14:53, par vro)[15][15] http:/ / www. lavoixlactee. be/ forum/ ftopic21898. html...
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    21 Certains posts font part également de déprimes des jeunes mères, souvent désemparées et exténuées par le bébé. Là aussi, on observe une grande empathie de la part des internautes. On peut penser que cette dimension pallie un vide de soutien social et/ou familial, tel qu’on pouvait l’imaginer exister dans des sociétés de type communautariste.
    22
    Mon bébé a 9 mois et depuis le début de notre aventure je n’arrête pas de pleurer. Ce n’est pas de la dépression, je souffre de ne plus rien pouvoir gérer, je suis dépassée par tout (le ménage alors que c’est au combien important tant pour bébé mais pour nous aussi, je souffre car casi personne de notre entourage nous aide alors qu’ils peuvent toujours compter sur nous eux!, je souffre car casi personne ne demande comment notre bébé va et comment nous allons….mon rêve de maternité s’éffrondre petit à petit. (…)[16][16] http:/ / www. lavoixlactee. be/ forum/ ftopic22067. html...
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    (Posté le : Ven 17 Déc 2010, 13:39, par tisteph)
    23 Statistiquement, un des posts le plus populaire (le plus lu et le plus commenté) est consacré à une « synthèse des réflexions sur l’allaitement »[17][17] http:/ / www. lavoixlactee. be/ forum/ ftopic1500. html Ce post...
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    qui regroupe, à l’initiative des modératrices, l’ensemble des réflexions (le plus souvent négatives) que les internautes ont entendues par rapport à leur allaitement. Les internautes racontent les moments où elles ont dû défendre leur choix d’allaiter leur enfant. Les récits ont souvent un caractère exutoire, et l’on comprend que ces mères souffrent de devoir justifier leur allaitement. Ce post est intéressant car il permet de comprendre comment se consolident les prescriptions normatives. On peut voir comment les formations discursives issues de la promotion de l’allaitement, dont j’ai parlé plus haut, sont mises à l’épreuve et performées sur cette micro-scène de 41 pages web. Les internautes rejouent les scènes où elles ont « subi des réflexions sur leur allaitement ». Le plus souvent, ces réflexions concernent l’âge de l’enfant allaité, questionnent la nature et la qualité du lait maternel, et s’effraient de l’intimité fusionnelle que l’allaitement crée entre la mère et l’enfant. Les contradictions à l’œuvre dans les prescriptions normatives se retrouvent également dans le fil des discussions. En effet, si les organismes de santé publique poussent à allaiter le plus longtemps possible, celles qui tentent de mettre en pratique l’allaitement long se heurtent souvent à la désapprobation de leur entourage, qui estime que ce n’est pas quelque chose de « normal ».
    24
    Une amie de ma mère lui a gentiment dit l’autre jour: Alors ta fille allaite toujours? (mon loulou a 32 mois) oui lui répond ma mère gênée. Alors à cette âge la il la prend pour son doudou, sa tétine… ça a le don de m’enerver…[18][18] http:/ / www. lavoixlactee. be/ forum/ ftopic1500-135. html...
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    (Posté le : Mar 05 Oct 2004, 1:48, par archangette)

    6 - Analyses

    25 Chercher dans ce forum ce qui se consolide en termes de formations discursives met en lumière un certain nombre d’éléments. D’abord, on peut dire que les échanges dans le forum consolident les prescriptions normatives des institutions de santé publique sur l’allaitement, comme le fait d’allaiter le plus longtemps possible, jusqu’au sevrage naturel. Cependant, comme je le disais plus haut, si c’est bien la norme « santé publique », elle ne semble pas être la norme populaire, au vu de la désapprobation générale de cette pratique relatée sur le forum. Celui-ci semble donc faire office de refuge pour les adeptes de l’allaitement long, et permet de créer un sentiment de communauté. Les convaincues du forum font bloc, et d’une part, discutent du bien-fondé de leur choix, et d’autre part, répondent aux demandes pratiques de celles qui arrivent sur le forum, avec l’intention de soutenir et d’accompagner le choix de l’allaitement[19][19] Cette fonction de soutien rejoint celle préconisée par...
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    . Si certaines internautes manifestent le désir d’arrêter d’allaiter, les internautes et modératrices déploient alors beaucoup d’arguments très convaincants pour les encourager à continuer.
    26 Ensuite, outre l’allaitement long et le sevrage naturel, il y a un consensus sur le fait que le lait maternel est irremplaçable, et possède de nombreuses vertus, quasi magiques. On rejoint ici les représentations déjà formulées par Aristote, et qui se retrouvent réactualisées, peu importe le type de discours.
    27
    hihi alors que le lait maternelle est plus hydratant que l’eau pour bébé!! La température du lait s’adapte si l’enfant a chaud ou froid et le sein aussi s’adapte à la température de bébé!![20][20] http:/ / www. lavoixlactee. be/ forum/ sutra333379. html...
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    28 La maternité « naturelle » semble également être une valeur partagée par les membres de la communauté de « lavoixlactée ». L’argument causal d’une certaine naturalité est invoqué pour justifier la pratique : allaiter, c’est dans la nature des choses, puisqu’on a des seins. Ce registre de légitimation s’inscrit dans un cadre culturel plus large, celui du retour à la Nature[21][21] Le dernier ouvrage d’Elisabeth Badinter a déclenché...
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    , et, politiquement, dans un mouvement qui confère au corps plus de vérité que les individus qui l’habitent. Les corps ne mentent pas, tandis que les individus sont toujours susceptibles de subir les désordres de leur subjectivité (Aas, 2006).
    29 Par ailleurs, l’allaitement sur un mode corporel « naturalisé » engage les mères vers le paradis perdu de la maternité, qui laisserait mères et enfants hors du stress de la vie moderne. Le sevrage naturel et le portage en écharpe en sont de belles illustrations. En effet, c’est parce que l’enfant connaît ses propres besoins qu’il délaissera les seins de sa mère, au moment où il n’en aura plus besoin. Cette rhétorique des besoins rejoint celle de Dolto et l’idée que l’enfant est un sujet à part entière, et qui serait capable, même très petit, de faire des choix pour lui-même. Cela induit une relation mère-enfant qui se construit sur le critère de la satisfaction des besoins exprimés par l’enfant, et non sur les critères éducatifs que la mère aurait décidé de suivre.
    30 Pourtant, dans ce cadre du retour à la Nature de la maternité, il y a un paradoxe intéressant à souligner : il consiste en la récurrence des marques de performances de l’allaitement, tant dans sa durée que dans sa qualité (que l’on mesure à la bien-portance de l’enfant). Le forum est alors une scène où se mesurent les diverses performances des mères allaitantes, et dès lors également une scène d’où sortent très vite celles qui ne se sentent pas à la hauteur des autres « bonnes » mères. On peut lire, par exemple, le récit d’une mère qui ne s’en sort pas dans l’allaitement, et qui cherche des conseils. Elle doit reprendre assez vite son travail, car elle est indépendante, et ne bénéficie pas d’un congé de maternité aussi long que les salariées. La conversation montre comment les internautes convaincues cherchent, d’une part, à remonter le moral et, d’autre part, à déployer des arguments pour qu’elle continue l’allaitement. À la fin, celle-ci ayant fait part de sa décision d’arrêter d’allaiter, elle ne reparaîtra plus sur le forum, et la conversation se termine finalement sans elle, entre les convaincues. Le forum permet donc de renforcer son propre caractère prescriptif puisque les doutes et la contestation se font éliminer sans effusion.

    6.1 - Hypothèse répressive ?

    31 Ces fils de discussions, issu du post « synthèse des réflexions », déploient la manière dont ces prescriptions normatives sont intériorisées, font corps avec les internautes, et se re-déploient sur un mode identitaire, qui fonde l’appartenance avec la communauté. Un paradoxe reste pourtant opaque : si l’allaitement est une pratique « naturelle », les convaincues de la voix lactée l’ont pourtant intégrée comme une pratique « rebelle », dont elles se font les prosélytes. Entre les injonctions à allaiter longtemps, motivées par les institutions publiques, et les normes vécues dans les espaces familiaux (où la norme semblerait plutôt d’allaiter jusqu’à ce que l’enfant ait 3 ou 4 mois), il y a un fossé à combler pour ces jeunes mères. Comment comprendre leur position de guerrière, alors qu’elles défendent une norme édictée par les organismes de santé publique ? Contre quoi et/ou qui se battent-elles ?
    32 Bardon (2010) postule, à la suite de Hardt et Negri (2000), que ces convaincues de l’allaitement vivent dans un « exercice immanent de la discipline ». Si ces convaincues le sont en effet pour leur propre pratique, elles le sont aussi par une fonction de prosélytisme. Selon cette vision post-foucaldienne, elles s’imaginent être libres de leur choix d’allaitement, alors qu’en réalité, elles sont propagatrices de la discipline qu’elles ont intériorisée. Cette vision considère l’individu comme inévitablement soumis à la norme biopolitique, qui rejouerait sans cesse une scène où s’il fait un choix, ce ne serait finalement qu’une parodie de choix. La société de contrôle fabriquerait une forme d’autodiscipline, discipline qui prolongerait ses effets dans les démarches prosélytes qu’elles installent sur le forum.
    33 En suivant Andrieu (2006), on peut poser l’hypothèse que l’allaitement long est une pratique de bio-subjectivation, qui sublime le naturel du corps. Allaiter exclusivement et longtemps, c’est donc, d’une certaine manière, augmenter la capacitation des corps des femmes, en mobilisant la puissance, hautement connotée, du lait maternel. On peut dès lors penser que ces convaincues, bien qu’elles fassent le choix d’allaiter longtemps et d’assumer les discours de promotion, fabriquent en même temps un agencement corporel à travers un geste millénaire, mais dont l’actualisation est sans cesse à réinventer. L’allaitement serait devenu un agencement corporel qui fait partie de leur identité. Il devient pour les convaincues un mode bio-subjectif de fabrication du soi.
    34 Face à ces deux visions, on pourrait reprendre les analyses que Foucault développe à partir de l’hypothèse répressive. En effet, la posture normative paradoxale des forumeuses allaitantes (se vivre comme des rebelles alors qu’elles performent une norme légitimée par des organismes de santé publique) fait écho au mécanisme que Foucault (1976) démonte dans la Volonté de Savoir. Foucault présente ce discours de la répression moderne du sexe comme une interprétation historique. Il y aurait d’abord eu une liberté des corps et du sexe jusqu’au début du XVIIe, à la suite de quoi la sexualité aurait été progressivement enfermée dans la fonction de reproduction de la famille, avec un silence structuré autour de la sexualité des adultes et de celle des enfants, une répression et une hypocrisie généralisées, ainsi que des espaces extérieurs aménagés pour la sexualité illégitime, comme la prostitution. Ensuite, à la fin du XIXe, Freud aurait commencé à lever ce silence, en se protégeant sous la garantie d’un discours scientifique et thérapeutique. Enfin, s’en serait suivi au XXe les intégrations de la sexualité par la sexologie, et la libération du plaisir opérée par la fameuse « génération 68 ». Foucault va à l’encontre de cette hypothèse et change d’échelle, en interrogeant le fait même que, du sexe, nos sociétés occidentales n’ont pas cessé d’en parler, et que c’est ce dispositif de sexualité qui en fait la consistance. Et donc loin d’avoir été réprimée dans la société contemporaine, la sexualité y est au contraire en permanence suscitée.
    35 L’allaitement, pratiques et discours, fonctionne comme ce dispositif de sexualité, et en fait partie pleinement. Foucault souligne l’importance de techniques de gestion de la vie, qui passent tant par la discipline des corps que par la régulation des populations. À travers des surveillances infinitésimales, des contrôles de toutes les instances, des aménagements spatiaux d’une extrême méticulosité, mais aussi à des mesures massives, à des estimations statistiques, ces technologies de pouvoir modulent les individus, mères, nourrissons (et pères, invisibles de la relation). Les discours de promotion de l’allaitement se situent sur ces deux pans, insistant tant sur l’aspect relationnel mères-enfants que sur l’aspect population (bienfaits du lait maternel sur la santé publique, par exemple).
    36 Le mécanisme de reconfiguration historique – l’hypothèse répressive –, que démonte Foucault, montre que la robustesse du dispositif de sexualité est notamment construite grâce à la tension produite par un discours du secret et de la répression. Les discours des forumeuses témoignent du même processus : il y a quelque chose de l’ordre du plaisir dans ces discours de renforcements.

    6.2 - Inscriptions rituelles

    37 On retrouve dans les discours des forumeuses une série d’éléments de reconstruction historique quant à l’allaitement. Les évocations d’une génération perdue de l’allaitement au détriment des biberons, dont elles seraient les victimes collatérales, font appel, à un paradis perdu de la maternité. Cette maternité idéale et « naturelle », dont l’allaitement long est une des pratiques, s’inscrit aussi dans un désir de se raccrocher à du stable, voire du traditionnel, dans les sociétés marquées par la modernité liquide (Bauman, 2013).
    38 Peut-on penser que des inscriptions rituelles émergent dans ces dispositifs numériques de soutien ? Ces formations discursives apparaissent au sein d’ensembles de posts relativement codifiés, organisés et répétitifs, ce qui nous laisse penser que de nouvelles formes de rituels de la relation mère-enfant prennent forme au sein du tissu numérique. En effet, si l’on suit Marc Augé (1994, 89), on peut définir le rite comme étant « un dispositif à finalité symbolique qui construit les identités relatives à travers des altérités médiatrices ». La maternité est un événement transformateur et déstabilisant, qui opère des reconfigurations relationnelles et systémiques, entre l’individu et la communauté.
    39 À quoi tiennent les rituels contemporains de la maternité ? Sont-ils présents sur le web ? Peut-on penser ces postures en termes de rituels ? En 1987, Daniel Fabre écrivait : « Peut-on encore parler de rite dans les sociétés contemporaines ? En important cette catégorie, l’ethnologie n’introduit-elle pas une analyse illusoire – celle qui s’efforce de comprendre le rite comme cristallisation d’un système symbolique et cognitif ? Pour certains, en effet, il y a là une manière de réenchanter le monde en construisant des réseaux sémantiques là où il suffit de débusquer les emblèmes d’un ordre social et de sa reproduction. » (Fabre, 1987, 3)
    40 Nous sommes effectivement sur un double versant compréhensif, entre biopolitique et inscriptions rituelles. Ces dernières s’inscrivent d’une part dans les successives articulations et désarticulations des rapports entre la communauté et l’individu, et, d’autre part, à travers les modes de bio-subjectivation influencés par les discours du « développement personnel », que l’allaitement long et le maternage performe. Les postures des forumeuses procèdent donc d’une ritualisation de leur devenir-mère, dans le sens où elles le stabilisent grâce à l’allaitement, à l’instar des anciens rites de passage. Par ailleurs, ces inscriptions rituelles appartiennent à un cadre biopolitique large, où elles se révèlent être des technologies de pouvoir du dispositif de sexualité.

    Bibliographie

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    Sitographie

    L’OMS, Organisation Mondiale de la Santé – World Health Organisation : http://www.who.int /, notamment : http://www.who.int /topics/breastfeeding/fr/
    L’Office de la Naissance et de l’Enfance (Communauté française de Belgique) : http://www.one.be notamment : http://www.one.be /index.php? id = 558 &tt_ products[begin_at]=30&tt_products[backPID]=557&tt_products[product]=48&cHash=4729da6ff7
     

    Notes

    [1] Il faut également mentionner que Foucault n’accorde finalement que très peu d’intérêt à ce concept de biopouvoir. Il le délaisse assez vite, et préfère s’intéresser au concept de gouvernement. Retour
    [2] Par maternage, j’entends « l’art de s’occuper de son bébé », donc l’ensemble des gestes et attitudes qu’une mère adopte vis-à-vis de son nourrisson. À ne pas confondre avec le maternage proximal, qui va favoriser la proximité physique de la mère et de l’enfant, par le portage, l’allaitement long, le co-sleeping. Retour
    [3] L’OMS, Organisation Mondiale de la Santé – World Health Organisation. http://www.who.int /topics/breastfeeding/fr/ Retour
    [4] « L’Office de la Naissance et de l’Enfance est l’organisme de référence en Communauté française de Belgique pour toutes les questions relatives à l’enfance, aux politiques de l’enfance, à la protection de la mère et de l’enfant, à l’accompagnement médico-social de la (future) mère et de l’enfant, à l’accueil de l’enfant en dehors de son milieu familial et au soutien à la parentalité. » cf. http://www.one.be Retour
    [5] Cf. La brochure sur « L’allaitement maternel exclusif » est disponible sur : http://www.one.be /index.php? id = 558 &tt_ products[begin_at]=30&tt_products[backPID]=557&tt_products[product]=48&cHash=4729da6ff7 Retour
    [6] Aristote, « De la génération des animaux », Les Belles Lettres, Paris, II, 4, p. 69. Le lait serait du sang « blanchi ». Hugues Bardon (2010) souligne par ailleurs le fait que cette idée est toujours véhiculée par la Leche League (Didierjean Jouveneau, 1997). Retour
    [8] Fondée en 1956, la Leche League est une association internationale sans but lucratif, dont le but est d’offrir information et soutien aux mères qui souhaitent allaiter leur bébé, par le biais d’aide téléphonique et par e-mail, de rencontres mensuelles d’information et d’échanges, de publications, de congrès. http://www.lllbelgique.org /, http://www.lllfrance.org / ou http://www.llli.org / Retour
    [9] Les théories de l’attachement apparaissent dans un contexte d’après-guerre. A l’issue de la seconde guerre mondiale, la notion d’hospitalisme (René Spitz) montre que les enfants placés en pouponnière, s’ils sont pourtant nourris et soignés, souffrent du manque d’affection et de chaleur et finissent par développer des états dépressifs. John Bowlby, pédiatre et psychanalyste, formula par la suite le concept d’attachement : les jeunes enfants n’ont pas seulement besoin d’être nourris, mais également de se sentir aimés et en sécurité. Un attachement « sécure » est considéré comme un besoin primaire, aussi important que celui de boire et de manger. Cf. Goldbeter-Merinfeld E. (2005/2), « Théorie de l’attachement et approche systémique », in Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, n° 35, De Boeck Université, p. 13-28. Retour
    [10] Françoise Dolto (1908-1988) est une pédiatre et psychanalyste française. Son œuvre est dédiée à la psychanalyse de l’enfance, tant du point de vue clinique que théorique. Elle a également contribué à populariser ses théories par le biais d’émissions radio et d’ouvrages de vulgarisation. Retour
    [11] De nombreuses études sont menées dans ce sens et il est impossible d’en rendre compte exhaustivement ici. On peut cependant lire sur le site de la Leche League une sélection d’articles qui rapportent les conclusions d’études scientifiques sur les bienfaits de l’allaitement maternel. http://www.lllfrance.org / ou http://www.llli.org / Retour
    [12] Il existe de nombreux forums francophones, comme par exemple Doctissimo (forum de santé) ou Auféminin (généraliste), qui ont une section consacrée à l’allaitement et à la grossesse. Cependant, dans cette étude, j’ai privilégié un forum exclusivement consacré à la question, « lavoixlactée.be ». J’ai observé ce forum de janvier 2013 à juin 2013. Je suis restée observatrice, n’ai pas participé aux discussions. J’ai procédé à une analyse des formations discursives, sur base des fondements théoriques dont j’ai déployé la teneur supra. Ma méthodologie n’est pas stricto sensu sociologique, elle s’articule autour d’une analyse foucaldienne des pratiques et des formations discursives autour de l’allaitement. Retour
    [13] À la date du 2 juillet 2013. Retour
    [14] S’ils interviennent, ils ne le font pas sous ce rôle professionnel. Leurs savoirs mobilisés ne sont pas légitimés par l’autorité de la profession, mais par leur expérience de mamans, ou par des lectures, auxquelles elles font souvent référence, que ce soit des blogs, des sites, des brochures, des livres. Toutefois, elles font souvent référence aux conseils reçus par le corps médical ou par les conseillères en allaitement. Retour
    [17] http://www.lavoixlactee.be /forum /ftopic1500.html Ce post débute en 2003, et est alimenté par les internautes jusque juin 2012 (consulté le 02 juillet 2013) Retour
    [19] Cette fonction de soutien rejoint celle préconisée par La Leche League. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet, mais la taille de l’article ne nous permet hélas pas de le faire. Retour
    [21] Le dernier ouvrage d’Elisabeth Badinter a déclenché une controverse en présentant, sur un mode provocateur, un retour au naturalisme dans la maternité. Dans « Le Conflit. La femme et la mère », E. Badinter fustige les bonnes mères écologiques, qui font l’éloge de la douleur de l’accouchement, allaitent longtemps et utilisent des couches lavables. Elle y voit une régression pour l’émancipation de la femme. On pourrait également consacrer un article entier à cette controverse déclenchée par Badinter, et notamment son impact dans les forums dédiés à la grossesse et l’allaitement.Retour